Les rails infinis des chemins qu’on dit de fer fendent les labours de leurs lames forgées par des hommes. De cuir vêtus et couverts de sueur au moment hurlant de leur brûlante naissance ils coulent l’acier des rails fondant dans de larges moules dans une chaleur étouffante que même l’hiver, toujours à l’écart, craint encore.
Au-dessus des rails allongés, appuyés sur de lourds patins circulaires et patauds, des trains promènent leurs wagons encastrés par centaines à des allures que Dieu lui-même réprouverait s’il lui arrivait de s’intéresser aux turpitudes baroques de ses pseudo-créatures trop libres. Voici ce train dont on devine l’imminente survenue au bruit croissant de l’air qu’il déplace par vagues renouvelées alors qu’il fend l’atmosphère dans un tonnerre roulant, assourdissant.
A l’intérieur, nez collé à la vitre, tentant avec ses yeux mobiles de fixer les images qui défilent à plus de trois cents kilomètres à l’heure, Philomène s’amuse. Il lui semble que la campagne fuit devant le train, champs, vaches, poteaux de toutes sortes, automobiles, maisons, poussières, animaux interloqués, tous s’enfuient au loin dirait-on.
A l’horizon, de solides éoliennes plantées au sommet de collines venteuses méprisent de leur hauteur cette diabolique machine qui s’évertue à courir tandis qu’elles, contemplatives et sages, regardent sans cesse le même paysage paisible.
Le train ne s’en soucie guère. Il file, les salue d’un honk puissant de ses avertisseurs sonores, plonge dans la vallée plus vite encore, arrache quelques branches à la vigne dont les grappes effarouchées frémissent un peu, de nouveau, ainsi qu’elles le font à chaque passage du long serpent sur-vitaminé.
De puissants câbles de fer également, juchés sur de long poteaux complexes, vilaines tours Eiffel égarées, s’échappent dans la campagne, vers le sud, gorgés d’électricité pétillante. Par milliers, les voici à leur tour mais plus haut à la conquête de l’espace terrestre de la ruralité. Les longues constructions translucides, couronnées de verre structurent le paysage français dit-on dans les sphères décisionnaires.
La route, inerte et brulante de la chaleur du soleil et du frottement incessant des pneus caressant qu’elle prend pour des avances amoureuses de ces voitures impatientes, la route dis-je attend. Elle traverse des rails, sinue entre les éoliennes, sous les câbles bruissant d’énergie pressée.
Ici, de gigantesques insectes jaunes, pétaradant, éructant une fumée noire si épaisse qu’on croirait la sculpter extraient de la terre des richesses longtemps insoupçonnées. Qui aurait dit qu’un jour, la terre, la boue, des liquides noirs, poisseux et nauséabonds, des gaz écœurants vaudraient plus que des fleurs, du lapis lazuli, ou même encore davantage qu’un coquillage de mer qui chuchote à l’oreille ?
A l’entrée des ancestrales villes françaises les témoins du passé récent, câbles, tours de fer, routes, baraques en acier, avions qui s’élèvent pour arroser les provinces de leurs sucs dévastateurs, tous se concentrent pour alimenter l’insatiable pieuvre qu’on nomme la ville.
Quand l’efficacité a-t-elle remplacé la beauté ? Quand l’excessive consommation de matière a-t-elle étouffé la poésie du bourdon qui se pose sur la glycine de mars à peine éclose encore et ne prélève que ce dont il a besoin. Est-ce lorsqu’il l’a abandonnée pour trouver ailleurs une vie meilleure que l’homme moderne a oublié la campagne, sa vieille mère nourricière ?
Philomène s’en moque. Ne sait pas qu’il existe une campagne nourricière qu’il vaudrait mieux protéger. Pour elle, ces espaces terreux ne servent à rien, si ce n’est à transporter vers les villes tout ce qu’il faut pour que la civilisation éclose.
Je l’observe, elle est un peu comme ma fille, autrefois, orgueilleuse et pleine de vie. Allez Philomène, encore un effort, la prochaine fois, arrête-toi, là, quelque part au milieu et va voir les humains qui y vivent, souvent pour ton confort.
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