Célestin Boulanger est assis sur un tabouret de bois vermoulu imprégné d’une odeur de peur, acide et forte, celle des centaines de prisonniers qui ont du s’y assoir avant lui. Adossé au mur humide et décrépi de sa cellule, il considère ses compagnons de détention, faute d’un autre passe-temps.
L’un scrute le plafond à la recherche dirait-on de sa vie disparue, un autre marmonne une logorrhée inintelligible et répétitive qui calme son ennui, plus loin, un troisième s’abime dans un flot de larmes irraisonné en tordant ses doigts sales.
D’une vague lucarne, tout en haut, au ras du sol à l’extérieur, une lueur vient s’écraser au sol de paille, de boue et d’excréments mélangés. Dans l’angle, une écuelle emplie d’eau sert à tous à l’épanchement de leur soif. La porte de bois épais aux clous rugueux, couverte de graffitis, ne les isole ni du froid, ni des cris provenant des autres cellules qui emplissent la nuit de leur mélopée pétrifiante.
Il ne sait plus si l’on est lundi, mercredi, ou un autre jour encore et d’ailleurs quelle importance lorsqu’on ignore la raison pour laquelle on est là.
Célestin aura bientôt dix-huit ans, c’est un grand échalas dont la croissance n’a pas pris fin encore, ni même l’adolescence. Il flotte dans la chemise trop grande de son frère que sa mère a conservée. Il a du mal à occuper un pantalon trop court serré à la taille par une corde épaisse de chanvre. Son poil hirsute un peu roux sera toujours rebelle, de ces cheveux qu’on ne coiffe jamais vraiment. Pas un roux triomphant, flamboyant, non. Un roux un peu jaune, discret comme lui, comme Célestin.
Ce jour-là, il circulait à bicyclette sur la levée du canal, filant sous les platanes, tête en l’air, admirant par instants les marronniers sur l’autre rive, respirant l’air frais et grisant de décembre. Il ne pensait à rien d’autre qu’au plaisir de flâner là.
Venu d’ailleurs, un camion de la Répression de la Pensée avec son immatriculation peinte en grande lettres noires sur la ridelle, à l’arrière, s’est arrêté à sa hauteur. Armés d’antiques fusils, deux agents grimaçants ont sauté à bas.
Était-ce la frustration de ne pas disposer de ces armes modernes et rutilantes, ou une attitude apprise puis répétée, ni l’un ni l’autre ne semblait disposé à dialoguer. Le pouvaient-ils d’ailleurs ?
Béret noir enfoncé sur le crâne jusqu’aux oreilles qu’il comprimait, de côté comme une indigeste réminiscence nostalgique des milices de Joseph Darnand, sans doute, ils apostrophent Célestin, l’attrapent et le poussent à l’arrière du véhicule sans explication avant de reprendre leur route. Savent-ils seulement pourquoi ils l’arrêtent, l’ont-ils choisi au hasard, est-il recherché ? D’autres que lui tour à tour sont abordés sur le chemin, entassés dans le camion, sous la bâche dans le froid de l’hiver et de l’incompréhension.
Célestin hurle qu’il ne comprend pas, avant de recevoir un coup de crosse savamment pensé qui l’envoie au sol. Il vient de se voir enseigner un début de vocabulaire totalitaire et ne souhaite pas vraiment savoir composer des phrases à cet alphabet ni en connaitre davantage. Il se réveille en cellule, c’était, pense-t-il, il y a quelques jours. Personne n’a fait attention à son arrivée, comme si ici le temps s’était arrêté, ou s’étendait à l’infini.
Depuis et plusieurs fois par jour, des séides anonymes du pouvoir l’ont interrogé sur ses inclinations en matière de littérature, de politique, de cinéma, sur ses fréquentations, sur cette fille tout particulièrement qu’il avait rencontrée au Kino panorama… A chaque interrogatoire c’est son intérêt pour la politique et les rencontres que ses interlocuteurs fouillent de leur indécente curiosité. Célestin qui se souvient des avertissements de sa mère répond qu’il ne lit pas, ne pense pas, ne sort pas.
On dirait pourtant que ses réponses n’importent pas, que seules les questions ont un sens comme si ses bourreaux se régalaient de leurs interrogations toutes propices à l’usage de la force, de plus en plus loin, de plus en plus dure. Chaque jour qui passe les coups s’accumulent rognant son espoir davantage encore que sa santé.
Il a bien essayé de comprendre ce qu’il faisait là, mais il a désormais abandonné l’idée tant il sait l’absurdité du régime.
Les autres non plus n’en savent pas davantage. Arrêtés sans raison, répartis, interrogés, frappés, ils attendent comme lui.
Célestin voudrait écrire à sa mère, lui dire son attachement. Mais il n’a ni papier, ni crayon.
Il repense à cette jeune femme à la sortie du cinéma, Marie-Ange, à cette première rencontre. Il voit son regard lorsqu’elle s’est retournée une dernière fois et que ses cheveux noirs ont roulé sur son épaule nue cet été-là. Il sent sa réserve l’abandonner, sa timidité le quitter.
Des gerbes de mots chargés de sentiments, d’espoir, de désir assaillent son esprit. Il voudrait les écrire car les phrases naissent d’elles-mêmes. Des phrases qui forment des paragraphes, des chapitres d’amour, les plus beaux qui aient été écrits croit-il. Il n’a encore jamais été aussi lucide. C’est elle, c’est certain. Comme si l’adversité et la peur donnaient aux sentiments une dimension supérieure, comme si leur expression confinait au génie. Célestin a peu lu, Baudelaire tout au plus mais c’est déjà beaucoup.
Il lui semble que son amour transparait sur son visage, s’échappe de son corps mortel, traverse la ville cherchant son chemin jusqu’à la porte de Marie-Ange qu’il franchit sans frapper. Il entre et embrasse son esprit, il ressent les sens de Marie-Ange qui frémissent à l’effleurement de ses propres sentiments. Il refuse de revenir dans sa cellule et la contemple encore secouée de douleur, ses yeux mouillés de chagrin et dont les larmes roulent doucement en vidant progressivement son corps de tout espoir. Célestin lui parle mais elle n’entend pas, lorsque soudain une main dure qui ne souffre pas la contestation saisit son épaule et l’agite.
Boulanger, avec moi, raille la voix graveleuse.
Encore, pense Célestin.
Il se lève, suit l’homme et leurs pas les mènent à l’extérieur ou le ciel est bleu grisé, ce matin. Cela sent le charbon en combustion, les arbres un peu aussi, Célestin frémit, le froid, sans doute.
D’autres hommes tout aussi calmes comme lui attendent, en ligne, dehors, contre l’enceinte de la prison.
Célestin s’aligne, lui-aussi, ferme les yeux, respire l’air qui soudain sent si bon, les ouvre à nouveau et voit les douze hommes, fusils pointés vers lui, de belles armes modernes et rutilantes. Il a juste le temps de voir le maigre nuage léger qui sort de chacun des canons quand l’officier a crié l’ordre. Marie-Ange.
Laisser un commentaire