LES LETTRES DE LÉON


Le nouveau

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Depuis hier le maître s’était engagé sur la propriété dans ce qu’il nomme des travaux, dont l’utilité et le but ultime m’échapperont pour toujours. Pourquoi en effet modifier la perfection ? Ce sont occupations d’hommes auxquelles, pour demeurer sain d’esprit, mieux vaut s’éloigner. 

Pour mener à bien sa tâche, il avait requis l’assistance du Jean-Phi. Je ne l’aimais pas le Jean-Phi. 

Alors que le maître lui faisait une confiance aveugle, il passait son temps à couper des branches, réduire des arbres jusqu’au niveau du sol, arracher des souches, retourner la terre, mais pire que tout, il repartait le soir avec une pleine remorque de tous ces éléments végétaux qu’il gardait pour lui. 

Seul le créateur suprême de la nourriture, béni soit-il, savait ce qu’ensuite il en faisait, mais nous, les propriétaires, n’en tirions aucun bénéfice. Avec ces végétaux, partaient les odeurs célestes des animaux parcourant la propriété et que, dès lors, je ne sentirais plus jamais. J’avais beau aboyer, tourner autour de l’homme, rien, hélas, n’y faisait, le patron, lui, était heureux.

Jean-Phi donc, était venu hier. J’avais eu d’autres préoccupations, si bien que ce matin seulement, je m’apercevais des travaux que cet ami du Grand Chien Diabolique avait réalisés.

Alors que je gambadais parmi les poiriers, à l’orée des pommiers, là où le lièvre parfois s’égare, je la vis. La clôture était là, partageant le terrain en deux, m’interdisant les peupliers, le noyer, le châtaignier malade mais surtout les trous de taupes odorantes et bien d’autres endroits qui jusqu’alors m’appartenaient. Le moment était venu de pousser un râle profond, guttural, finissant dans de déchirants aigus. Rien n’y fit. La clôture demeurait.

J’étais interloqué, tant cette construction ressemblait à celle jadis bâtie par l’ineffable Jean-Phi et qui servait à me retenir prisonnier quand le maître s’absentait pendant de longues périodes. J’associais cet enclos à la peur, la solitude et l’abandon et parfois à d’autres sentiments plus sombres encore lorsque j’étais dans un jour propice au romantisme.

Le patron s’était-il lié d’amitié pour un autre que moi, un potentiel rival qui saurait sans doute arracher à mon ami humain des parcelles grandissantes de son amour ?

J’étais abattu, perplexe, en colère aussi de n’avoir point été prévenu. J’espérais que la bête serait faible afin de l’anéantir aisément avant de me souvenir que j’étais ce que les hommes nomment un bon chien. J’étais beau, affectueux, amical, présent, sale souvent également, c’était ce que le maître disait à qui le lui demandait. 

Mais surtout, j’étais le seul. Toutes les gratouilles du bidou étaient pour moi, les délicieuses caresses derrière les oreilles également, sans même parler du lancer de baballe.

Avait-il osé m’adjoindre un concurrent ? S’agissait-il d’une de ces douces femelles qui, après d’interminables manœuvres de séduction qui pourraient durer jusqu’à trente secondes, saurait réjouir ma maturité prochaine ? Je n’osais espérer.

Alors que je m’approchais du réseau ferré entrelacé et que le maître avait possiblement électrifié, si, je le vis. Sortant de la cabane de bois, elle aussi apparue dans la nuit, surgît un chien énorme, juché sur d’interminables pattes, de près de trois mètres de longueur ou peut-être dix tant la bête était grande. La tête toutefois ne manqua pas d’égarer ma perception. Qui dans le règne canin disposait de gros yeux à longs cils posés sur le côté, d’une queue virevoltante sans structure comme un plumeau agile ? Ses oreilles étaient mobiles et dressées, alors que chacun savait qu’un chien champion se devait d’en posséder de longues, raides et tombantes, noires de préférence.

Je m’assis lorsqu’il me vit et m’ignora d’un large et superbe mouvement du cou avant de s’en aller plus loin.

Saperlotte, me dis-je en langage de patron, ceci n’est pas un chien. Mon doute cessa lorsque la bête se pencha et commença à dévorer avec un plaisir évident de larges touffes d’herbe qu’elle plia dans sa bouche avant de les mâchonner avec avidité.

A tout hasard, j’aboyais en espérant qu’il comprendrait que je l’appelais … Je me mis à courir le long de la clôture en jappant joyeusement. Rien n’y fit. L’animal ignorait mes odeurs et je ne pouvais percevoir qu’un frêle zillou porteur de paille, de crin et d’autres senteurs sans intérêt.

J’allais retourner à la maison en quête d’une improbable explication lorsqu’un cri déchirant, répété et qui vous brisait le cœur arrêta l’habituel et incessant pépiement des oiseaux nouveaux nés.

Je m’arrêtais, beau comme jamais, les oreilles frémissant dans le vent, me retournais et observais le nouvel arrivant, lui aussi emprisonné mais oh combien plus intéressant. Un animal, semblable un peu à l’autre dédaigneux et sans odeurs venait à ma rencontre en courant maladroitement, un gros ventre gris ballottant de droite et de gauche alors qu’il s’élançait en beuglant.

Il avait un peu cette même tête que son compagnon d’infortune. A son sommet cependant elle s’ornait de longues et larges oreilles duveteuses de lièvre que la nature, facétieuse, avait plantées là. Ses gros yeux ronds, marron et doux se penchèrent sur moi alors qu’il atteignait la barrière. Il pencha la tête, appuya son mufle large et humide contre le grillage afin que je le rencontre. 

J’appuyais ma truffe contre son museau, respirais fort afin de connaitre son histoire et plongeais mes yeux dans ceux de l’âne, dont je sus dès cet instant qu’il serait l’ami animal que j’espérais depuis si longtemps.

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