LES LETTRES DE LÉON


Ephémère témérité

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Les pieds enfoncés dans de profondes bottes de neige doublées du mouton le plus raffiné j’observe, lové dans le fauteuil du train international, les visages de mes contemporains. Alors que les essieux et roues du wagon restent encore figés dans l’attente de leur échauffement prochain, je lis bien l’angoisse du froid sur les visages crispés de mes concitoyens, bien que parisiens.

C’est que prochainement, nous quitterons les plaines encore clémentes du bassin parisien avant de nous élancer, toujours plus loin au nord vers de sombres forêts bientôt remplacées par d’infinies étendues désolées de neige très certainement éternelles. 

Les bras croisés autour de mon torse, au plus loin derrière mon dos, mes mains malaxent les trois couches épaisses de mon blouson issu de la technologie spatiale que l’on m’a garanti intègre jusqu’à moins cinquante degrés. J’avoue, que sur le moment ceci ne fit qu’accroitre mes craintes sachant que nos héros spationautes batifolent à l’extérieur par des températures avoisinant les moins deux cent trente deux degrés. Alors, version adaptée à nos conditions climatiques terrestres ou escroquerie? Je ne sais. Quoiqu’il en soit, j’ai chaud et c’est là bien l’essentiel. 

Trop chaud, avouons le car la température, par ce petit matin hésitant entre une traine laiteuse et les prémisses d’un bleu délavé approche des quinze degrés.

Mais ne savons-nous pas que le froid, à peine les portes de la ville dépassées, assaille  nos murs à grands coups de boutoir givrant?

Tandis que je transpire abondamment mais supporte avec flegme ce mélange de peur et d’excès de vêtement, le train s’ébroue, vibre un peu. Un employé de la ligne ferrée annonce dans une langue nouvelle des informations qu’ensuite il traduira en français. Enfin, j’imagine. N’a t-il pas à l’intention de passagers familiers de cet idiome guttural donné des nouvelles a eux seulement destinées? 

Je me ressaisis et regarde dehors le paysage parisien si familier et laid s’évanouir lentement vers un passé déjà révolu.

Le train prend son souffle, avale de grandes bouffées d’un oxygène raréfié par le froid, passe une à une les vitesses qui le propulsent vers son rythme de croisière. C’est ainsi en tout cas que j’imagine son fonctionnement. A force d’efforts, le voici qui file dans les plates étendues du haut de Paris. 

Alors que, me semble t-il, nous atteignons les contrées désolées de la steppe de l’Oise, à portée des faubourgs de Compiègne sans conteste j’envisage une troupe de loups, leurs pattes enfoncées dans la neige, gueule rougie du sang d’une bête ou pire se peut. Chacun son tour, mâle dominant en premier, ils arrachent avec conscience et application de longues lanières d’une chair molle arrachée à une chose étendue là, inerte. A mois que les effets de mon imagination, conjugués à la terreur que le Nord m’inspire n’affectent mon jugement. 

Plus loin, des femmes emmitouflées dans de longs manteaux de tissu primitif mêlé à d’épaisses fourrures fouillent la neige écartées des dangereuses voies, à la recherche de quelque racine ou animal égaré qui améliorerait leur quotidien. Je note avec surprise leurs yeux en amande, allongés tels ceux des asiatiques, adaptés sans ambiguïté à la lumière vive que renvoie la neige probablement présente aux quatre saisons de l’année. 

Si près de Paris et déjà si loin dans l’inconnu. 

L’aventure me gagne, quels mystères à découvrir? En quel lieu serai-je sans doute le premier à bientôt inscrire mes pas? Irai-je de surprise en surprise, de crainte en délicieuse peur? 

L’aperçu furtif que m’offre le train m’incite à penser que oui, décidément il y a en moi les ferment de l’explorateur. Bousculé par l’ivresse communicative de la découverte, je ne tarde pas à m’endormir, exténué par mon imagination et les promesses qui s’annoncent. Je rêve de sable, de plages baignées d’eau émeraude soudain devenue translucide lorsque, assoupie elle touche la grève.

Je m’éveille, le train qui a ralenti fort sensiblement sinue dans une banlieue de maisons de briques rouges et de toits d’une ardoise noircie de charbon, peut-être. Le ciel est dégagé, j’entre dans Bruxelles, au pas. J’aperçois les premiers indigènes, en chemise, manches courtes et qui marchent, qui avec son chien, qui avec son chagrin le long d’un canal guilleret.

Le contrôleur annonce que nous serons au bout de ce voyage initiatique dans cinq minutes environ, que la température extérieure est de vingt-deux degrés. 

J’abandonne ma doudoune aux toilettes, discrètement. Pour les Moon-boots cependant il va falloir patienter un peu…

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