LES LETTRES DE LÉON


L’énigme de la forêt

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Des feuilles roussies, en couches épaisses et humides, couvrent le sentier de leur moisissure en devenir sous la fine pluie d’un dimanche après-midi d’hiver hésitant entre verglas et neige. 

L’homme fort long et sec a la tête enfoncée dans son Aquascutum, les pieds chaussés de ses derby noirs à languette crantée, fort bien assortis à des pantalons de golf en tweed à chevrons. De longues chaussettes gaufrées de laine châtaigne ainsi qu’un chapeau Harrington Balfour complètent sa silhouette pour le moins exotique dans cette forêt de Fontainebleau plus habituée aux ensembles rouges et noirs. De sa cane-épée l’homme retourne les feuilles au hasard de ses pas sans but précis autre que d’agrémenter sa promenade d’une improbable découverte. 

Depuis leur sortie de la demeure, son chien courant a enfoui sa truffe dans l’humus et progresse dans le sillon odorant qu’il crée sans plan précis poussant ici ou là au gré des odeurs fortes ou plus fortes encore. Ses longues oreilles noires et douces trainent sur le sol comme les foils d’un voilier rapide tantôt au contact de la terre, tantôt en suspension dans l’air. Il souffle fort pour exalter les senteurs, hume d’un coup sec et bruyant, mâche avec sa langue, mélange les phéromones à sa bave, mastique, respire encore, dresse la tête alentour et change de direction. Cela vient de là-bas, c’est intelligent, ça tourne et revient sur ses pas pour repartir en sens inverse. Certainement un sanglier pense le canidé, si toutefois il pense, à cela en tout cas.

Il est mouillé, transi de froid et parfois s’ébroue pour évacuer le gel qui s’immisce dans sa fourrure fine. Mais il repart, courageux et entêté vers des découvertes qui le passionnent. Son maître lui tend deux gélules d’huile de foie de morue qui l’aideront à fortifier son organisme affaibli par les conditions atmosphériques. Le chien s’en saisit et les engloutit d’un trait, d’un coup de sa grande langue rose. S’il a soif, il puisera aux flaques une eau fraiche et odorante, celle qu’il préfère de très loin à cette eau propre et insipide que son maître s’entête à lui servir. 

Il replonge le nez sous les feuilles, traverse le fossé d’un bond, renifle au sol et s’enfonce sous les hêtres et les chênes dont les longues branches élancées vers le soleil luttent pour la faible lumière rasante.

L’homme s’avance tout en dialoguant avec son esprit qu’il a du mal à maitriser totalement. Il répond aux questions, évacue les sujets qui l’ennuient, invite ceux qui lui plaisent, l’amusent ou le préoccupent avec un succès tout relatif tant la petite voix intérieure vit sa vie comme elle l’entend. Dès qu’un sujet en chasse un autre, un nouveau surgit, suivi d’un autre dans une cavalcade harassante et interminable. Ce n’est plus un esprit, c’est un intrus qu’il faut bien canaliser. Cela demeure et demeurera toujours difficile.

Le chemin s’élargit et avec lui les arbres deviennent plus touffus, la forêt plus dense et sombre. Le chien, plus loin, hors de vue, aboie de sa voix grave et lourde, l’homme reconnait que c’est sa voix du plaisir. Il aboie davantage encore puis revient, la queue battant l’air de ses joyeux et rapides aller-retours cadencés. Il s’est alourdi et tient une masse informe, pesante et arrondie dans sa gueule rougie. L’objet tombe et roule un peu, il la pousse, l’attrape, la secoue un peu comme s’il voulait la tuer et revient vers son maître, fier et altier avec sa trouvaille, la pose aux pieds de l’homme, s’assoit et attend le compliment qui, il le sait, ne saurait tarder.

L’homme s’approche, observe l’objet couvert de boue et de feuilles sales. Il a la taille et la forme d’une citrouille. Il se baisse, analyse, regarde et fait un bond en arrière en voyant l’œil, là au milieu de chairs noircies qui lui aussi le regarde, négligemment. 

Il se relève, se retourne, s’éloigne un peu, respire un air qu’il espère frais, déglutit, force son esprit à penser à autre chose, aux embruns au bord de l’eau sur les remparts de Bideford, à l’air pur de la lande de Cornouailles.

Le chien a bien envie de continuer à jouer avec son trésor mais le maître l’appelle et lui parle doucement.

Cherche mon chien. Cherche. D’où vient cette tête, guide moi.

Le chien l’observe, puis s’élance vers les futaies, aboie, frétille. L’homme accourt, s’approche avec appréhension, écarte les feuillages des buissons et découvre le corps sans tête de ce qui était sans doute une femme, étendu là, sur le dos, à moitié brulé. Ses escarpins à haut talon ont quitté ses pieds, comme si elle les avait perdus en courant, un sac à main au contenu répandu repose à quelques pas. L’homme reconstitue ses derniers instants, l’argent n’est pas l’objet du crime. Une bague en or a fondu autour de ce qui reste de l’annulaire d’une main aux doigts calcinés à leurs extrémités. Le coupable du meurtre a utilisé des outils puissants de combustion pour faire disparaitre le corps ou ses sources d’identification. Ce fut prémédité se dit l’homme car personne ne se promène muni d’un chalumeau oxhydrique ou de son équivalent. Il saisit une branche longue et épaisse et la plante à proximité du cadavre en décomposition dont il estime qu’il est ici depuis quelques jours seulement en analysant les larves à la tâche sur ce qui reste de viande non calcinée. Il reviendra bientôt et bien que son pouvoir d’analyse et sa sensibilité aux détails soit légendaire ils ne veut pas se perdre dans la forêt. Muni de bâtons et de beaucoup de patience il parvient à repousser la tête vers le corps et reprend son chemin d’un pas plus rapide afin de rejoindre le premier poste de police que le hasard mettra sur sa route. Il appelle son chien.

Baskerville, viens, viens mon chien. Bien Baskerville, bien.

L’homme marche, pense, vite, son cerveau s’agite, les hypothèses se précipitent, les indices s’accumulent et s’organisent, sont rejetés, remisés pour plus tard ou tout simplement ignorés. L’homme s’avance à grands pas, sort une pipe courbe de sa poche, la bourre tout en marchant, l’allume sans perdre de temps. L’enquête ne fait que commencer pense-t-il lorsqu’il disparait dans la fumée de son mélange de tabac turc.

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