Je regarde, par la large fenêtre ornée en ses angles de feuilles de bois ouvragées, un paysage hypnotique qui passe et file dans une neige fraiche et scintillante piquée de bouleaux, éclaircie de lacs entremêlés.
Le soleil bas peine à s’élever de quelques toises à l’horizon de la plaine quelque part entre Krasnoyarsk et Irkutsk. Plus loin que l’horizon, encore invisibles, les montagnes guettent le passant, immobiles, glaciales et bientôt mortelles pour celui qui s’y aventurerait sans précautions.
Le train, doublé d’acajou précieux incrusté de laiton, charge à toute vapeur les immensités glacées, projetant des cristaux gelés de toutes parts, insensible au vent et au froid seul maître de l’extérieur.
Assis droit sur le velours cramoisi des sièges profonds de mon compartiment, à la lumière d’une applique ancienne d’inspiration art déco, j’ai choisi un roman de Dostoïevski pour plonger dans l’immensité insondable de ce qu’il est convenu d’appeler « l’âme russe ». Même rongée de quelques républiques temporaires la Sibérie demeurerait l’expérience d’infini la plus intense de la planète.
Dans une heure au plus, le maître d’hôtel viendra transformer mon espace en une confortable chambre à la chaleur douce, au rythme balancé comme seul on en trouve dans les trains mus par la vapeur. J’abattrai les tentures de chaque côté de la fenêtre tout en les laissant entrouvertes pour profiter des reflets de lune sur les eaux calmes ou du tonnerre si l’orage, comme prévu, libère ses chevaux de combat. Alors mon esprit fera revivre les chimères du passé, les licornes, fées et elfes qui sans doute peuplent encore ces contrées abandonnées.
Mais avant cela et pour fin de socialiser avec les membres de ma caste qui eux aussi voyagent pour la seule complétude du bonheur de se rendre d’un point à un autre en bonne compagnie, avant cela donc, je changerai de tenue à la fois pour faire honneur à la société et satisfaire mon estime de moi-même.
Je sors mon réchaud à alcool et prépare mon fer à moustache. Tandis qu’il chauffe doucement, je dispose avec précaution et à proximité la cire brunie afin qu’elle se ramollisse. J’enfile le pantalon noir au trait de satin repassé par mon majordome. La chemise blanche amidonnée me serre un peu mais la large ceinture de soie noire masquera les éventuelles tensions ventrales qui pourraient hélas venir tenter de gâcher mon apparence.
Le fer bien chaud, j’étire chacune de mes moustaches vers l’extérieur de mon visage avant de les enrouler avec grâce et délicatesse et de les fixer d’une touche collante de cire noble. Je place l’inévitable col cassé en celluloïd, aussi inconfortable que splendide. Ma redingote de la maison Frederik Worth se place aimablement sur mes épaules qu’elles élargissent un peu comme le réclame la mode de cette année dix-neuf cent vingt-six. Je pulvérise un soupçon de ce parfum qui déplait tant aux anglais, je m’observe dans le miroir carré de la porte du cabinet de toilette, coiffe quelques cheveux rebelles et décide que je suis désormais présentable, faute de beau. J’oubliais, je vérifie bien sur que le verni de mes bottines demeure immaculé et qu’aucun bouton n’y manque.
Je sors de mon compartiment à petits pas, traverse deux voitures bizarrement froides et ou étrangement je ne croise âme qui vive. Puis je pénètre dans le wagon restaurant illuminé tel un théâtre de boulevard. Si ce n’était le mouvement spasmodique du convoi, je jurerais que nous sommes à Paris, quelque part vers la Gaieté dans une de ces brasseries à la mode ou encore avenue Louise à Bruxelles dans l’une de ces maisons art nouveau. C’est dans ce lieu de rencontres que les décorateurs ont donné le plus beau de leurs efforts. De larges panneaux de palissandre accueillent de complexes bouquets de fleurs de vermeil incrustés dans le bois. Des tables couvertes d’argent et de porcelaine que chacun imagine de Limoges attendent des convives privilégiés dont certains, ça et là occupent les places qu’ils ont réservées ou qu’ils estiment leur revenir de droit.
Le maitre d’hôtel s’approche de moi avec cette déférence de bon augure que j’apprécie et à l’oreille me demande si je souhaiterais diner seul ou si je pencherais plutôt pour le partage d’une table avec des convives. Je lui réponds que oui en effet j’aimerais partager le pain avec des convives pour peu si cela lui semble possible qu’ils soient de sexe féminin. Il opine à peine du chef et me dirige vers une table de quatre où deux belles femmes d’un âge mur quoique jeunes encore s’ennuient avec distinction. Je m’incline et me présente sans ostentation mais certain de mon effet alors que le maitre d’hôtel demande si ces dames prendraient plaisir à ce que je les accompagne à diner. J’apprendrai plus tard que je suis en présence de la Princesse Alexandra Krasnoairskova et la Comtesse Iekaterina Bolgorossa qui voyagent sous couvert dans ce train déjà soviétique. Ne les connaissant pour le moment que sous des noms d’emprunt, je leur renouvelle mes hommages avant de m’assoir lorsque surgit Edouard, mon majordome, les joues rosies par la course sans doute, qui se rue dans le wagon au mépris des convenances, fond sur moi et crie; Ah Monsieur, c’est terrible, c’est terrible, Monsieur, c’est terrible Monsieur Poirot, vos vacances je crains sont terminées!!
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