LES LETTRES DE LÉON


La vie, la nature, le temps

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Aux confins de notre champ d’épis de blé épuisés, là où s’élevait autrefois un village empli de cris d’enfants joyeux dont le clocher encore perce les nuées basses, les Pyrénées s’élèvent, calmes, monolithiques, incontournables. 

La blancheur aveuglante, aujourd’hui inviolée des cimes rappelle aux plus anciens des habitudes surannées de descente folle de ce que l’on nommait alors des pistes de ski. Je dis notre champ, mais il n’y a plus que dans la mémoire usée des plus anciens que la notion de propriété subsiste. 

Dans le quotidien des plus jeunes, celle d’appropriation temporaire a depuis fort longtemps remplacé l’idée de posséder quoi que ce soit. On ne jouit maintenant que de ce qu’un autre n’a pas encore pris, de ce qu’il a délaissé ou qu’on lui a arraché. Le droit ne vaut plus, rangé dans la mémoire des anciens, sans retour, la morale vacille et varie d’une famille à l’autre impuissante à s’imposer. S’il le faut, nous tuerons pour nous opposer à la spoliation par autrui de nos maigres possessions, celles-là mêmes vitales à notre maintien sur cette terre. Car si nous avons tout perdu, l’espèce, elle, n’a rien oublié de ses instincts mécaniques de prédateur surdoué; dominer naturellement ou anéantir.

Aujourd’hui et sans difficulté, on distingue de longs troupeaux étirés de bouquetins ibériques qui avancent en fouillant régulièrement les flocons de neige fraiche de leurs museaux barbus et fureteurs. Ils sont revenus gaiement sur des territoires ancestraux et avec eux les loups pisteurs de l’Europe de l’est, les uns complémentaires des autres dans une volonté de régulation des populations qui n’a plus rien à  voir avec les ambitions des humains.

Les énergies du passé qui firent la prospérité des civilisations technologiques humaines sont restées figées dans de vagues souvenirs. 

En l’absence d’entretien et de personnel compétent, les centrales nucléaires se sont arrêtées progressivement et en désordre, contaminant les régions alentour sans que l’on sache vraiment jusqu’où et au prix de quels dangers. 

D’immenses quantités de constituants chimiques volés par l’homme à la nature ou inventés par lui se répandent lentement, sourdement hors des réservoirs abandonnés rongés par le temps dans des rivières emplies de poissons morts, la panse vers le haut, exposée au soleil. 

De laboratoires sans contrôle s’évadent discrètement des créatures invisibles dont personne ne souhaite connaître l’existence ni le danger. 

Ce monde est devenu celui de l’esquive, de l’incalculable probabilité, de la mort dispersée au hasard. Avec le temps, la mémoire des lieux fait défaut et s’Il n’y avait le changement de comportement ou d’aspect de certaines plantes ou de certains animaux pour indiquer aux hommes l’urgence d’un reflux vers des terres plus hospitalières, personne ne se douterait qu’une mort dissimulée rode sous l’éclat familier du soleil, l’écoulement rafraichissant des pluies. 

Sinon, l’air sent de nouveau cette légèreté naturelle due à l’absence irréversible de combustibles fossiles, dont personne ou presque ne se souvient, faute de l’avoir jamais connue. 

Lentement, la Terre revient à elle-même après une cure drastique infligée à l’homme qu’elle a presque éradiqué. Si elle était vivante, biologiquement, on dirait que sa colère fut grande et ses conséquences, plus grandes encore.

Je serre contre moi le vieux fusil de chasse côte à côte, cet excellent Beretta hérité d’une fouille exhaustive du château de Marciac avec son lot de cartouches. Il est là, chaud dans ma main, près de moi, rassurant, à l’égal de Sam, le grand bleu de Gascogne, étendu, tête posée sur ses pattes, regardant dans la même direction que moi, quelle qu’elle soit.

Grison broute l’herbe tendre encore chargée de rosée. Ce maudit et si amical percheron gris pommelé va encore péter comme un sapeur sur le chemin du retour tant herbe jeune, grasse et humide font mauvais ménage dans sa panse gigantesque. Mais il est, comme mon chien plus récemment et mon fusil, mon ami de ces vingt dernières années, toujours partant même si réticent à l’idée que c’est moi qui décide. Lorsque je le prépare le matin, il ouvre sa bouche immense aux dents jaunies dans ce que j’aime à prendre pour un grand sourire de bienvenue, prélude, en général à une petite morsure qu’il aime à m’imposer comme preuve de son amour. Je garde mes membres à l’écart de ses grands pieds aux sabots larges comme des assiettes, lourds comme des boulets de canon qui me portent dans mes aventures sans jamais fatiguer ni reculer. C’est un char d’assaut biologique dont la force n’égale que son amitié.

Sam le respecte tout en le jalousant, un peu, il aime trotter dans son pas, couvert de la boue que chaque enjambée du géant projette aux alentours, heureux de cette rustique communion qu’il affectionne tant. 

Lorsque, assis sur un tronc d’arbre au bord de la route, je déjeune d’un oignon frotté sur un pain gris, Sam s’approche, pose sa lourde patte sur ma cuisse, me regarde au fond des yeux comme pour me dire; on est bien quand on vit n’est-ce-pas? La caresse qu’il reçoit en retour de son attention vaut pour lui tous les repas du monde et nous nous régalons comme des êtres vivants étrangers aux destins liés par une amitié muette mais sans concession. 

Celui qui n’aime pas les chiens ne peut connaitre ce rappel incessant de la profondeur temporelle, de ce lien avec l’homme dont l’origine lointaine perdure contre les aléas nombreux de l’évolution. L’homme a fait du chien une part de son destin, le chien a fait de l’homme son guide, lui abandonnant une parcelle de liberté contre la persistance d’une présence attentive.

Le cheval a rapidement compris l’intérêt du chien, la défense qu’il lui procure et le respect qu’il inspire aux autres animaux, notamment aux loups qui en des temps sans ordre canin n’hésiteraient pas à tenter leur chance contre les jarrets appétissants de Grison. Le hurlement rauque de Sam, long et plaintif, son sourd grondement à l’approche d’un danger parfois inventé comme s’il voulait nous confirmer qu’il est bien là repoussent les assaillants éventuels, animaux comme humains fort peu nombreux mais bien plus dangereux que n’importe quel autre mammifère.

Je regarde encore les alentours, la forêt à l’ouest dont les chênes verts changent de couleur au gré des assauts subtiles du vent océanique qui agitent leurs feuilles gris olive. Un peu plus loin, de fins nuages de sables s’élèvent en douces volutes. 

Je remonte sur le large dos de Grison en quête de possibles incursions d’étrangers cachés ou ouvertement occupés à dévorer ma future récolte sur pieds. Je chemine, visite les bois, vérifie les traces soucieux d’assurer la sureté de la veillée familiale qui va bientôt débuter.

Lorsqu’enfin je suis rassuré, je ramène Grison sur le chemin du retour vers la ferme fortifiée, plus loin derrière les remparts de boue et de bois mêlé. 

J’aime ma vie plus courte dont la direction n’a désormais que peu de sens, comme un vieil animal qui vit parce qu’il le faut bien et profite sans question des bienfaits de la nature redevenue sauvage.

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