LES LETTRES DE LÉON


le vivarium

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Le jour où je compris que notre Terre était un vivarium artificiel fut un jour comme un autre, si l’on omet bien sur cette découverte qui n’aurait su passer inaperçue.

A bien y réfléchir, ces nouvelles circonstances n’étaient pas si éloignées de l’idéologie affichée par bien des églises si ce n’est qu’un être surnaturel n’y avait pas sa place.

Cependant un monde avait bien été créé et s’il n’était pas à l’image de ses créateurs il était clairement sous son influence. 

Encore faut-il être précis, «ils» n’avaient pas créé notre monde qui, de fait apparut spontanément. 

Ils étaient par contre intervenus régulièrement pour favoriser l’émergence de tel ou tel phénomène, orienter le cours de certaines histoires, engendrer le chaos, rétablir l’ordre.

Je me souvins à cette occasion de cet été dans les Vosges durant lequel, alors enfant de dix ans sans doute, j’avais transporté une partie conséquente d’une fourmilière dans un vieil aquarium ébréché. 

Je n’y avais certes pas mis toute la douceur qu’on aurait pu espérer. J’avais éventré le monticule sablonneux qu’avaient créé des fourmis sous un frêne jusqu’à trouver la reine au thorax et à l’abdomen si développés. Puis j’avais capturé au hasard des ouvrières affolées, certaines se dépêchant de déplacer œufs et cocons pour tenter de les sauver de la catastrophe qu’elles sentaient imminente. 

D’autres encore s’asseyaient semble-t-il sur leurs pattes arrières dans une attitude de défi prêtes à combattre l’assaillant armées de leur acide formique pathétiquement inadapté. 

Des premières et de  celles-ci aussi je me saisissais afin de constituer une petite colonie hétéroclite de fourmis communes que je mélangeais à du sable, de la terre de bruyère volée dans un sac, des copeaux et écorces de bois, de la paille et d’autres verdures encore.

Tout au long de l’été, les fourmis avaient construit, creusé, protégé, soulevé ce qui à notre échelle eut été gargantuesque. 

Elles avaient dû également subir à plusieurs reprises l’éboulement de leur logis, l’inondation imprévue des galeries, l’incendie dévastateur de leurs réserves de paille, l’empoisonnement des ressources alimentaires, l’anéantissement radical de leurs pucerons d’élevage, la disparition de toute nourriture, puis de toute humidité. Tous bons évènements spectaculaires que j’avais consciencieusement orchestrés sans que jamais elles ne se soient douté que rien de cela était naturel. Et d’ailleurs, les fourmis se posaient-elles des questions? 

J’avais pu ainsi jouer en toute impunité au petit Dieu tout puissant aidant mes invitées ou les frustrant au gré de mes intérêts du moment. 

A la fin de la période estivale, je savais donc dans le désordre que les fourmis pas plus que nous ne résistent au feu, que spontanément elles sauvent leurs enfants avant elles-mêmes, que si elles ne mangent plus elle ne maigrissent pas pour autant, mais il est vrai que leur squelette situé à l’extérieur fausse l’observation. Bref je m’étais instruit à leurs dépens mais il fallait bien que je sache.

Cruel me dira-t-on?

Ne vivons-nous pas semblable situation au fil de notre vie, en demeurant fataliste ou en luttant énergiquement suivant le tempérament de chacun? 

Ainsi firent mes fourmis qui luttèrent et pour certaines se résignèrent.

J’en étais là de mes souvenirs et réflexion quand il devint donc évident que nous vivions nous mêmes dans un vivarium entretenu par «d’autres».

Je me remémorais ces catastrophes qui survenaient régulièrement, souvent en série et à plusieurs endroits presque simultanément. Puis les longues périodes d’accalmie et de prospérité balayées soudainement par une crise que tout le monde avait vu venir…après qu’elle ait eu lieu.

Je me souvenais des débats sans fin entre nos philosophes et nos physiciens se demandant si nous disposions d’un libre arbitre ou si tout était potentiellement écrit quelque part.

Je n’ignorais pas que plus on explorait notre environnement et particulièrement l’espace, plus on en savait, plus tout était compliqué et moins finalement on en savait.

Je sentais bien que les sachants commençaient à se douter de quelque chose. Certains avançaient que nous vivions dans une sorte de jeu vidéo, de réalité virtuelle. 

«On» se doutait.

C’est alors qu’un matin, il était 7h45 CET si je me souviens bien, le déchirement eut lieu.

Alors que j’enfourchais ma moto au début de cette journée qui s’annonçait radieuse, le ciel, soudainement disparut. Il n’y eut plus rien à la place. Difficile de décrire rien. Rien, du blanc peut être vaguement bleu mais surtout vide. Puis le ciel réapparut avec ses nuages qui filaient doucement dans le vent doux.

Je crus à une hallucination ou un moment d’absence et observais mon voisin, à moitié entré dans sa voiture qui regardait le ciel avec une mine déconfite. 

Alors, dans un grand bruit de tonnerre, le ciel se déchira, et de chaque côté le bleu et les nuages coulèrent et dans l’interstice créé par la déchirure, nous les vîmes.

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