Le petit soldat n’a pas vu venir ce dernier jet qui l’a mis à terre. Soudain, Il n’entend plus la furie des armes, les cris et hurlements des combattants. Il ne voit plus ces hommes éventrés qui courent, ivres de peur, retenant leurs entrailles, les cervelles posées là comme de tristes pensées à jamais évanouies.
A vrai dire il s’en moque le petit homme. Il saigne. Il ne sait pas d’où s’échappe sa vie mais il sait que cette fois il ne réchappera pas de cet excès brutal de cuivre enfoncé dans son corps.
Alors il pense, il oublie la boue retournée et propulsée qui déjà le recouvre à moitié. Il souffle et chuinte par les trous percés dans ses poumons, il crache et tousse, il souffre aussi. Cette douleur brulante dans sa poitrine, il ne l’avait pas avant, c’est sur. Les doigts poisseux de liqueurs corporelles incertaines, les siennes, cela il le voit.
Il pleure aussi, tiens oui, pourquoi ?
Il est déjà vieux le petit soldat, près de trente ans, c’est vieux pour un petit soldat. Quatre ans qu’il patauge, court, roule en boule, esquive, sue, de trouille souvent. Mais là, il est calme, il est serein, la guerre l’a oublié, enfin pas toute la guerre.
La mort est là sous son arbre, le seul encore intact sur le champ de bataille. C’est un arbre que rien n’abat, pas celui de la vie, non, celui de la mort, éternelle, belle, sensuelle elle n’a rien à voir avec ces icônes faucheuses.
Le petit soldat la hèle, il l’appelle mais là pour l’instant elle est avec un autre, infidèle maitresse qu’on ne voit qu’une fois mais qui déjà vous délaisse.
Il l’appelle encore. C’est qu’elle ressemble tant à Amandine.
Amandine, si loin, derrière, à l’arrière, Amandine épargnée surement, inquiète aussi. Amandine qui n’a pas souri quand le petit soldat a été décoré pour être le « Plus vieux petit soldat du front » ! Amandine n’a pas l’humour masculin.
Petit soldat l’appelle encore. Alors la mort embrasse son autre amant puis le regarde. Moi? dit-elle feignant la surprise. Oui Amandine, dit le petit soldat qui sourit et écarte ses bras.
Viens ! Une dernière fois aime moi, pense à moi, sois en moi, enlace moi de ton corps qui sent le cèdre frais, le citron piquant.
La mort n’aime pas quitter son arbre, elle craint la vie et redoute le bonheur.
Viens petit soldat, tu peux le faire dit-elle ce n’est rien, c’est ton cœur, viens!
Alors il se traine, écarte la boue de son corps, rampe dans le sang, la glaire, la chair. Il est là désormais à l’ombre fraiche de l’arbre de l’éternité. Il va bien. Amandine aussi est là, oui c’est elle, mais comment a t-elle fait pour savoir? Comment a t-elle fait pour venir si vite, d’aussi loin, sans question?
Elle le regarde et son regard est charmant, infini, vert, comme le lac de leur rencontre. Petit soldat étend son bras, tend sa main, la touche, presque, elle n’est plus très loin.
La mort se penche mais se retourne, là-bas plus loin en plein soleil, dans un trou puant un jeune soldat l’appelle, elle le regarde et l’on pourrait croire qu’Amandine est partie.
Elle lui sourit, lui dit « attend ton tour » bien gentiment et que bien sur elle pense à lui.
Elle approche son beau visage de petit soldat, l’embrasse avec fougue et l’emmène.
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