LES LETTRES DE LÉON


Apprentissages

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Je fus livré tel que prévu, un tôt matin de juillet frappé déjà de la lourde masse brulante du soleil. J’étais en boite de bois, contenant toutes les pièces du mannequin de chair qui devait devenir moi. Une belle boite aux effets de marqueterie, une large étiquette accolée en son dessus disait; Ménager avec délicatesse. 

L’ensemble des composants physiques et spirituels nécessaires à la construction d’un homme des siècles de demain s’étalaient là, parfaitement rangés sous les yeux de mes acheteurs. 

Tout soudainement égayés de disposer d’un enfant qu’il n’avaient eu ni l’obligation de faire ni porté et que selon toute vraisemblance ils n’élèveraient pas non plus bien occupés qu’ils étaient à s’aimer trop eux-mêmes, ils s’émerveillaient de ce que, autrefois, des êtres de chair comme eux avaient pris sur leurs vies pour assurer l’avenir de l’espèce. Toutes occupations et obligations qu’ils jugeaient en cette époque terriblement moyenâgeuses et pour tout dire indécentes. 

Je gisais démembré, écartelé, étendu nu sur la notice de montage, les conseils de nourriture et d’éducation, les instructions de téléchargement de ma personnalité, lesquels, contrairement à l’idée reçue, ne faisaient l’objet d’aucun déterminisme mais plutôt du hasard le plus pur. Je savais déjà d’instinct que je recelais le nécessaire pour briller en société et que sur une pensée de moi mes atouts iraient conquérant le monde. 

J’appris fort rapidement, dois-je le mentionner, qu’à l’ensemble de mes savoirs dont la liste était fort longue, me manquait le discernement, cette qualité si chère à Marc-Aurèle que je n’avais pas lu et d’ailleurs, en ce jour toujours pas, mais dont, sans honte je devais emprunter, tout au long de ma vie, les beaux aphorismes et les justes pensées qu’il avait offerts au monde, alors à peine intéressé. 

Je dévorais la vie sans retenue mais sans plus d’effort, picorant ici et là les fruits bas des branches de son arbre. Pour en être davantage contaminés par les insectes dévoreurs et plus blettes que leurs homologues des hauteurs ils présentaient à mes yeux cette vertu cardinale haïe de nos sociétés mais que toujours je diviniserais, la facilité.

Qu’il est délicieux cet instant où par le simple pouvoir de l’anticipation mon corps se couvrait des éloges, des bonheurs petits mais nombreux tombés justement à cet endroit même ou je m’étais placé espérant en profiter. Je détestais l’effort et travaillais dur pour m’y soustraire, sauf, bien évidemment, lorsque l’Amour était en jeu. Si j’avais pu, maître de mon existence et de mes errements, me consacrer librement à une activité et une seule, c’est sans ambage à la séduction que j’aurais voué mon existence.

Je m’imaginais, boulanger des passions, faisant monter la pâte de l’attachement dont l’odeur toujours enivre mon nez. Je n’ignorais jamais l’occasion de dire à une femme combien sa présence annihilait toute autre, tellement son charme illuminait jusqu’aux espaces les plus cachés aux regards les plus inquisiteurs. 

Pourvu qu’à mes yeux elle sembla l’une des femmes d’une vie, tant il est vrai qu’on ne peut jurer d’un attachement éternel, je traversais l’océan de son indifférence, escaladais les pentes vertigineuses et dangereuses de ses pensées pour y installer le ferment de ce que j’espérais devenir un jour un roman d’amour dont elle serait l’héroïne et moi l’admirateur déboussolé. Je ne savais me contenter de peu et mettais au dessus de tout ce moment fugace où deux êtres en un instant se reconnaissent comme constituants d’une même cellule, éloignée du monde, égarée du temps.

Il suffit de quelques riens élégamment disposés pour qu’une femme soit attirante; le léger décalage d’un nez vers le haut, la texture plus charnue d’une bouche, un soupçon supplémentaire d’éclat dans l’oeil.

C’est une autre construction que d’enfiler les vêtements toujours plus beaux d’une amoureuse dont tout respire sur son visage construisant en un instant le charme magique qui fait de cette femme, la femme peut-être pas si belle diront certains, mais qu’importe puisque des tréfonds de sa vie surgissent les bras ensorceleurs de la séduction.

Discernement disais-je et j’entends dans les lointains le gémissement plaintif de Marc-Aurèle tandis que, je le sais, il fustige mes errements, mes tentatives insolites, mes entêtements sans issue.

Je suis ainsi, en quête de ce moment où tout peut s’arrêter pourvu que pour moi, pour elle, la vie s’éternise au contact de nos corps, à l’instant où nos bouches se rencontrent et où nos esprits désorientés se cherchent et fusionnent. 

Et lorsque je suis seul me direz-vous à sentir l’ivresse de la cime où l’oxygène s’envole? 

J’essaie et essaie encore, je tombe et me relève, je cherche. Le temps m’échappe et se rit de mes échecs, mais il ne sait pas que je trouverai, tu verras, dussé-je vivre à nouveau.

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