LES LETTRES DE LÉON


Pieds nus

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Ses pieds petits et potelés s’enfoncent dans le sable humide et nu tandis qu’elle tire vers l’arrière ses cheveux longs, jadis. Une habitude devenue inutile sans doute mais qui demeure, quand bien même les circonstances ont changé.

De ses yeux noirs comme les espoirs d’un condamné mais vifs comme les flammes qui les transpercent, elle regarde l’océan. Elle n’entend pas ma voix couverte par le fracas des vagues que la marée montante lance à l’assaut des dunes dorées. A moins qu’une voix intérieure qui n’est plus la mienne n’occupe déjà ses pensées.

Elle remonte au dessus de sa tête ses bras pigmentés de soleil brulant, alors tout est beau. La vie prend un sens inconnu encore et toujours renouvelé, une direction nouvelle, emplit mon être d’une chair trop âgée d’intentions cosmiques, oui, aussi grandes que cela. 

Elle a gardé de ses vingt ans la douceur si caractéristique de sa peau qui foudroie toute autre velléité, lorsque magnétisée, une main s’attarde un peu sur ses épaules. Je le sais, j’étais autorisé en des temps encore proches à caresser son corps, là où l’émotion est si forte que la gorge se serre.

J’aime quand son bras reprend sa place, lentement, dans un cercle presque parfait et que j’envie le vent, doux, qui caresse au passage sa chair que je gourmande.

J’aime, tout simplement.

Je ne manque rien d’elle. Ni sa nuque qui frémit dans le froid de l’hiver, ni son ventre qui sent la chaleur de la complicité lorsque l’été, le soleil aussi la parcourt sans rien me demander, à moi, si jaloux. Ni ses mains qui se posaient confiantes sur moi, jusqu’à bouleverser mon esprit.

J’enregistre jusqu’aux détails les plus insignifiants pour les rappeler dans quelques instants, plus tard, dans cent ans lorsque la distance se sera inévitablement établie mais que mon envie d’histoire avec elle n’aura pas faibli.

Pour l’instant je mets en pratique et sans retenue l’atroce expression qui consiste à la dévorer de mes yeux puisque tout contact s’est enfui, et que même me laisser caresser son ombre, elle ne veut plus. Je reste figé à quelques pas, emprunté, irrésolu, combatif, irrémédiablement malheureux. C’est cela je crois la peine.

Pour autant, j’ai préparé mon esprit. Je l’ai raisonné je crois. J’ai tenté d’expliquer. Mais il y a, en moi, une voix, un autre plus fort qui refuse qu’elle disparaisse dans le lointain, que sa silhouette mince s’évanouisse dans les nuées détestables du temps et de l’oubli. Pas le mien, le sien.

Alors que le temps ne m’a pas encore rendu mortel, je saisis, ici ou là d’autres parcelles d’elle, de nous, que je range dans ma mémoire qui pour l’occasion libère des espaces que j’aime à croire infinis. Je l’y dispose assise et attentive, rieuse, allongée, offerte, nue, rétive, argumentant, philosophe. Oui, elle a tous les talents. Et moi, sans elle, plus aucun.

Je fais demi-tour, je gravis la dune jusqu’à son sommet, d’où les grains de sable poussés par le vent du large partent vaillamment à la conquête de nouveaux espaces. Je les envie un instant et je me retourne, une dernière fois. Elle m’a suivi, me rejoint, dévale la dune sur son autre versant et disparait de ma vie.

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