LES LETTRES DE LÉON


Dementia

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La première fois qu’un papillon mordoré se posa sur son doigt, leva ses fines pattes avant et commença à discuter avec lui il n’y vit rien de plus que la manifestation routinière d’une vie au ralenti depuis plusieurs années et égayée, parfois, d’éclairs un peu surnaturels.

Puis les papillons se multiplièrent et à horizons réguliers invitèrent d’autres espèces, mammifères, batraciens et insectes tant et si bien que la cacophonie qui en découlait devint vite insupportable et pour tout dire suspecte, ce qui jusqu’alors n’avait pas effleuré son esprit bien occupé.

Il vit la pluie jaillir du sol et s’enfuir dans les nuages poussés par les vents de l’ouest. Il regardait les gens dont la bouche se déformait pour lui faire comprendre quelque information d’intérêt. 

Il oublia de se ravitailler en victuailles, de déjeuner, puis de diner. Il oublia de sortir, libéra son chien qui, un jour ne revint pas. Il oublia, en somme, la vie.

Une fois, il lui sembla retrouver sa conscience d’alors. Il courut se voir dans le grand miroir tout en haut de l’escalier et prit peur. Il avait faim et soif, ouvrait l’un après l’autre les placards de sa vaste maison devenus vides, buvait au robinet, prenait une douche dont il espérait qu’elle emmènerait avec les eaux les voiles alourdis qui brouillaient son esprit. 

Il redescendit s’attabler devant une assiette vide, un verre plein d’une eau douceâtre et parvint à concentrer son esprit vers l’analyse de son état dont il voyait bien qu’il relevait des affres imprévisibles d’une démence précoce. Il échangea quelques mots avec les présences de son esprit, amis et inconnus dont certains sans doute étaient réels bien qu’il n’aurait pu dire lesquels l’étaient et lesquels contribuaient à engluer sa conscience dans le goudron de la folie.

Il constata qu’il perdait pied, ne distinguait plus le réel de l’imaginaire incandescent, drolatique ou brulant que son esprit lui servait comme un long film à rebondissements, mais sans fin.

Il se convainquit, ou ses fantômes le lui ordonnèrent, de communiquer avec ceux de l’au-delà. D’au-delà des grilles de sa propriétés, entendons-nous car il y a avait bien longtemps que l’au-delà mythique ne détenait plus aucun secret pour lui.

Alors, avec grande difficulté et force pattes de mouches, il parvint à écrire misérablement sur une feuille de papier les mots suivants: Os court! 

Du fait d’un reste d’esprit ordonné d’un avant désormais banni, il inséra la feuille dans un mica transparent, sortit dans l’allée de gravier du jardin abandonné qui lui fit penser aux rives du Styx. Il s’avança vers la sortie et colla la feuille protégée au portail espérant ainsi attirer l’attention du postier ou d’un quidam bien intentionné qui viendrait à passer. Il repartit dans sa demeure, puis revint, s’avisant qu’il avait collé son annonce du mauvais côté du portail, répara son erreur, s’en félicita, retourna près de son poêle éteint dont il croyait qu’il le réchauffait et attendit.

Plus tard, était-ce un jour plus tard, une semaine ou davantage encore, nul ne le sut, on frappa à sa porte.

Il alla ouvrir la porte de sa maison en trainant ses chaussons avachis au sol dans cet insupportable bruit de limace de feutre qui se frotte au sol. La factrice était là, l’observait étonnée, une main collée à la bouche de stupeur mais aussi pour faire barrière si possible à l’odeur fétide de la maison dont l’ouverture s’apparentait à celle d’une boite de conserve trop longtemps remisée, au delà sans doute du raisonnable.

Il fut emmené avec douceur par des infirmiers de blanc vêtus, sa maison scellée, ses quelques proches avisés, puis il fut décidé de l’abriter à la maison de repos de son village, là où les égarés, les absents, les évanescents étaient généreusement accueillis jusqu’à ce que la nature ait fini son office.

Il regarda pas la fenêtre le temps passer en feuilles vertes, chaudes puis jaunes et rousses, vertes encore. 

Il consulta sa montre, seul objet qui le reliât encore au monde des vivants. Bientôt dix heures. Elle va venir, pensa-t-il. Il regarda son image régénérée dans la glace collée à l’armoire de sa chambrette, trouva qu’il avait bonne mine, s’assit dans le seul fauteuil qui lui avait été rendu, celui de cuir, aux longues oreilles montantes et enveloppantes.

Elle entra après avoir frappé furtivement, tourna un peu dans la chambre avant de lui dire bonjour de sa même voix attentive, les yeux sombres posés sur lui. Elle tenait une sorte de corolle avec une bougie dessus, la posa sur la table avant de l’allumer et de lui dire sans attente de retour qu’elle venait fêter sa première année de présence dans ces murs imprégnés de malades. 

Elle l’observait tandis que de la poche de sa chemise il sortait un bouton de rose caramel et ambre qu’il posa également sur la table avant de le pousser doucement vers sa main. Depuis un an, il n’avait fait qu’observer avec avidité, sans parler, sans faire preuve d’aucune émotion sinon l’illumination fugitive de son oeil lorsqu’il la voyait. 

Et voici qu’il avait cueilli une fleur, l’avait conservée et lui offrait à présent. 

Tu vas mieux dit-elle? Depuis un an tu as ignoré ma présence ou de quiconque, vas-tu mieux? 

Il la voyait telle que dans sa compassion depuis un an, belle comme avant, défiante comme toujours, passionnée, avant comme après qu’elle ne fut plus sienne. Il leva les yeux, les plongea dans les siens, sentit la fraicheur du contact et la douce friction de leurs esprit. Ou peut-être l’imagina t-il, car que sait-on des fous?

Il devait faire l’effort, le dire, lui dire, alors qu’elle ne croyait pas en cette renaissance à laquelle elle assistait.

Je n’ai jamais été malade Maria-Angelina dit-il de la voix la plus imperceptible qu’il put fabriquer espérant qu’elle oublierait.

Pas malade? Demanda t-elle dans un même souffle ténu.

Non. J’ai préféré être le fou que tu choyais chaque jour professionnellement, te voir, même pour rien, sentir ton odeur par dessus la variation des jours, voir tes cheveux tomber de côté. Plutôt fou, oui, que sain mais abandonné.

Elle tendit la main, caressa sa vieille peau asséchée, enfonça ses yeux dans les siens et déclara, je ne dirai rien.

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