Les arbres, mes amis géants si indulgents, d’humeur égale et protectrice, bruissant dans le vent pour oindre de félicité mes cochlées attentives. Ancrés dans une terre grasse nourricière ou des sables fins les abreuvant, ils élancent leurs branches vers le ciel en quête de liberté, avides d’évasion. Souhaitent-ils arracher leurs racines à la prison nourricière dans laquelle un jour l’organisateur les enferma? Connaissez-vous créature plus sage, qui seule dans sa verdure ou en meute touffue, embellit nos réveils, nos journées et nos vies, produit de son ombre pour nous reposer de l’ardeur du soleil avec pour seule récompense le bonheur de voir la vie, lentement la visiter?
Un jour pas si lointain et qu’il convient de bien envisager, l’horloge de mon temps, usée par le chemin, les répétitions, les écueils et les excès arrêtera ses aiguilles sur l’heure de ma mort sous les traits d’un humain. Je l’attendrai éveillé, autant que faire se peut, attentif aux mutations et bifurcations magiques que cet inconnu procédé ne manquera pas d’engendrer.
Je veux que de ce jour mon corps embaume les racines profondes d’un grand arbre magnifique et altier, en haut d’un pli de schiste dans le relief élevé, pour voir toute la vie mais de loin, protégé par la distance du fracas de ma vie passée.
Quand le moment arrivera où les sept milliards de milliards de milliards, plus communément nommés sept quadrilliards d’atomes qui constituent mon corps d’humain reprendront leur liberté individuelle pour vivre de nouvelles et enivrantes aventures, je demande que mes amis se réjouissent.
Mes constituants invisibles à mes yeux s’en iront par affinité chimique, par désir d’émancipation, ou par décision de l’organisateur qui reprendra la main, n’en doutons pas.
En l’ignorant ou peut-être pas, mes éléments empruntés à la nature recommenceront à créer de nouveaux organismes vivants ou inanimés, parcourir le cosmos sous une forme plus simple ou terriblement complexe, s’échoir au bord d’un océan et contempler pendant des millénaires les vagues user le robuste granit de ma nouvelle agrégation.
Lorsque cet acide au nom si roturier aura, sous la pression, éclaté et péri, lorsque les lettres de son alphabet a, t, c, g auront retrouvé leur liberté et épousé d’autres molécules devenues veuves elles aussi, je vous en conjure, ne pleurez-pas mais considérez plutôt mon état nouveau dont personne ne sait quelle nature il aura choisie.
J’aurai en quelque sorte ensemencé mon moment d’univers, de Terre ou de vivant accomplissant ma tâche comme mes ancêtres avant moi et ma descendance, plus tard, à son tour.
Qu’y aurait-il donc à regretter? Des moments ensemble d’une extase indicible, me direz-vous, une main sur l’épaule lorsque la peur s’installe et quoi d’autre encore? Le sourire d’une femme devenu rire d’un coup dans une exquise variation de son beau visage troublant? Oui sans doute.
Réjouissez-vous alors et regardez moi passer, léger, juché sur un souffle de vent, happé par une plante de printemps ou dans le cristal d’un lit de neige s’il advient que l’hiver m’aura surpris et non point l’été.
Je serai si petit, si invisible, que dans le cri de la chouette, l’aboiement du chien aussi je pourrai être. J’aurai perdu ma mémoire, ma capacité à comprendre ou anticiper mais qui sait si enfin, comme un papillon sort de sa chrysalide, je ne toucherai pas au bonheur simple d’être part d’un tout, acteur modeste mais toujours essentiel de la vie?
Ni Paradis, ni Enfer. Ni jugement dernier, ni pesage des coeurs ou des plumes, ni purgatoire, ni décompte. Rien, que le mélange d’essentielles molécules, l’expérience d’autres vies inconnues et peut-être riches d’émois ignorés tout aussi puissants.
J’irai frôler ici, ou là, de la membrane d’une cellule, celles d’ancêtres inconnus dont je sais qu’ils seront là, comme moi dans un nouvel état incertain. Mes atomes libérés iront caresser leurs électrons flâneurs à ceux de milliers de générations d’humains disparus dans leur enveloppe, immortels dans leurs constituants.
Des milliards et des milliards d’organismes insignifiants auxquels fabriquer un but pour s’y épanouir, construire, à grande ou misérable échelle. Qui peut prétendre au destin de l’humanité quand nous ignorons tant du vivant invisible fut-il immense ou minuscule.
Amusez-vous vous dis-je lors de ce jour inévitable. Observez autour de vous et voyez-moi m’épanouir. Pensez au reflet d’un fragment de mon esprit qu’une abeille butinera peut-être sans respect pour mon passé. Songez et ne craignez pas, songez sans cesse au frontières repoussées, aux mondes infinis qu’il nous reste à visiter, ensemble ou séparés dans le grand chaudron de l’univers.
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