LES LETTRES DE LÉON


Arrachement

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Comme l’affluent le plus vif n’échappe pas à l’attraction dévastatrice de la rivière, comme Bob Marley ne se déroba jamais au reggae, mes pensées s’orientent en un flux directionnel indépendant de mes penchants.

Sans le savoir ni, je crois le souhaiter, tu continues ton existence dans la mienne. 

Avatar mince et fluide, à l’élégance troublante, au fin pied léger, aux yeux profonds d’une inextinguible féminité,  tu ronges mon temps. Toujours et encore tu grignotes mes espoirs réduits à un petit rien enfoui, imperceptible, douloureux au flanc. Une douleur amicale que j’ai appris, avec le temps, à désirer, à aimer comme on aime les restes cruels d’une relation inassouvie.

J’observe impuissant les maigres traces doucement brulantes de nos jeux hésitants de séduction que moi seul distingue encore au sommet des vagues chavirantes d’émotion de ton absence. Partout où mon regard se pose comme un insecte bourdonnant et caressant à l’évocation des arômes de ton corps, il ne rencontre plus qu’une succession insupportable de riens. Ces riens légers d’un acier tranchant qui doucement ont couvert mon corps d’imperceptibles blessures inguérissables.

Comme le général romain à la tête auréolée de lauriers ne retient que l’ultime défaite après cent victoires éclatantes qui jamais n’assouvirent sa soif. Comme le capitaine brûle sa flotte plutôt que de l’offrir à son vainqueur, je dois, moi-aussi, faire demi-tour et partir, sans un bruit, vers un ailleurs où tu n’es pas, je le sais bien.

Comme l’imbécile regarde le doigt de celui qui montre la lune éclatante de lointain soleil, je regarde ailleurs croyant amenuiser lentement le mal incurable qui s’est installé depuis ce jour inoubliable où, avec raison tu m’as dit non.

J’ai réuni mes biens, empilé maladroitement mes souvenirs et mes espoirs dont quelques uns téméraires subsistent encore. Je les ai façonnés pour leur donner une ultime fois l’apparence de la dignité. Faute de les extirper du sang nourricier dans mes veines, j’ai rangé tes yeux qui coupèrent il y a bien longtemps mon souffle en une seule fois décisive et meurtrière aux sens. Je te mets là, je pars, je ne me retourne pas, enfin si, un peu, tout de même.

Je crois t’abandonner et je t’emmène, déjà je le sais. Mais je ne peux rester, éviter sans cesse les chemins et ruelles où le Diable, c’est fatal, te mettra sur mon chemin pour éprouver mon courage.

Là où j’irai, j’espère, les rivières ne s’écouleront plus en longs rubans noirs pour évoquer tes cheveux, comme en ces jours perdus, étendus en volutes enivrantes d’une drogue persistante. Le soleil, nous verrons bien,  dissipera ta présence au firmament des cieux et j’irai au devant de celle qui à jamais éteindra la musique incessante de ta présence.

Je pousse le temps de côté et si je bataille encore un peu, je ne regarde plus mon visage dans le  traitre miroir qui, infatigable adversaire, me rappelle le pourquoi de nos adieux. Que c’est laid un homme âgé dont l’avenir imperceptiblement s’est oublié dans le passé, à son insu.

Je pars et te laisse, si tu veux, le pouvoir de parer quelques coups que la vie te portera et même s’il s’est affadi, je souhaite qu’il t’apporte une vie douce et apaisée. 

Ces mots, je sais, tu ne les liras pas. Dors, doucement, contre moi et rassure-toi, je ne t’aime plus, tu l’as compris, sans doute.

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