Pour l’amour infini que tu dévoues à cette femme, vas-tu enfin lever la tête, regarder ton avenir avec fierté et décision, quand bien même il t’en reste si peu?
J’entends qu’elle a piqué ton âme de son dard empoisonné d’une infinie douceur, paralysé ton esprit dans la soie de ses caresses, occupé tes sentiments de son attention armée, simplement.
Un jour, ou était-ce la nuit, elle est partie comme s’envolent les feuilles mortes roussies par l’automne, sans bruit, sans précipitation, ni retour.
D’elle, tu ne possèdes plus que les souvenirs reconstitués du sel sur ses lèvres lorsque tu les embrassais avec la mer pour décor, de ses yeux plissés de soleil aveuglant, de son corps souple, mouvant, ondulant comme la danseuse cherchant son rythme.
Ecrasé de tristesse adolescente, tu regardes à la dérobée sa porte fermée, les volets repliés de sa demeure modeste, les traces infimes de ses pas sur le gravier du jardin. Tu devines son passage là où les iris, encore, sont courbés comme un hommage qu’ils lui feraient en reconnaissance de sa légèreté, ah sa légèreté…
Tu pousses en rêve la porte d’entrée dont tu as si souvent fait jouer le pêne, tournes à gauche et tu la vois assise dans le petit salon, sa robe bleue arrondie autour de son corps parfait, les lèvres soufflant doucement au-dessus d’une tasse fumante de thé vert. Concentrée sur ses intérieurs comme souvent, car rien ne change, elle ne t’a pas entendu. Tu retiens ton bras qui déjà voulait tendre tes mains vers son visage dont la douceur caresse encore leurs paumes impatientes.
Tu aimes peu et si peu souvent mais tu aimes si fort que les empreintes des passés et du présent restent toujours puissamment tatouées dans les réceptacles merveilleux de tes sentiments. Le scintillement des amours d’antan ne parvient jamais à surpasser celui, vibrant, du présent mais lorsque, à l’occasion celui-ci faiblit, il te reste le pauvre bonheur de rappeler tes souvenirs affaiblis mais toujours vivants.
Cette fois-ci cependant, alors que le feu ne dévore plus que ton corps et que la glace du mépris vous sépare sans que les flammes que tu projettes sans faiblir n’atteignent jamais leur cible, tu t’enfonces, tu trembles et tu penses au bonheur. Tu mesures avec tristesse l’infime trait de la plume la plus fine qui sépare la passion de la désunion, les signes invisibles qui sapent le bonheur comme l’eau ronge les courbes de la rivière.
La gorge nouée, respirant par les pores de ta peau, tu rejoues le film tendre de ta main qui défait les cheveux de sa nuque, celui de ta main qui court sans hâte et palpitante dans le creux de ses reins qu’on dirait créés pour attiser puis apaiser la soif de désirs complexes.
Ce jour encore tu as laissé glisser sous le seuil de sa porte une de ces lettres enflammées dont tu sais bien qu’elle ne les lit pas. Ou bien s’il se peut, elle les conserve et les lira plus tard à sa descendance afin d’illustrer combien jadis elle engendra la foudre et le tonnerre. Je serai déjà ce jour là un souvenir oublié, poussière éphémère redevenue désert, mais ravivé un instant sans que mon nom soit cité ou peut-être le sera t-il, comment savoir? Et si cela était, que répondra t-elle à la question que l’une au moins de ses filles posera; et pourquoi n’avez vous pas été amoureux ensemble?
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