LES LETTRES DE LÉON


Le temps était doux

by

in


Elle a griffonné « je t’aime » au dos d’un rectangle cartonné aux coins ébréchés. De l’autre côté, étaient imprimés les mots bon et point en lettres penchées et dorées avec des feuilles autour, elles-aussi dorées, pour que ce soit joli et que chacun se sente honoré d’en recevoir un. 

Lorsque le chiffre de dix bons points était atteint jadis, à l’école, une belle image nous était remise avec un texte derrière qui expliquait la vie de l’animal ou la taille de la cathédrale au verso et  suivant les cas qui étaient nombreux et variés. J’aimais bien.

Elle a écrit je t’aime puis a dessiné un petit coeur qui semblait palpiter avec le côté rouge du crayon bicolore, rouge et bleu. Enfin, pour indiquer j’imagine qu’elle était sérieuse elle a embrassé le carton, si  fort et si bien que lorsque Collard me l’a transmis, il était encore un peu mouillé. Collard le tenait de Delanghe qui l’avait reçu de Poulain j’imagine. Poulain avait du être prudent comme un iroquois car pour le passer à Delanghe, il fallait franchir la travée entre les deux rangées de bureaux et là, Moricio veillait..

Moricio était le maître, c’est ainsi qu’il aimait qu’on l’appelle et c’est également pour cette raison qu’il me détestait puisque jamais je ne m’adressais à lui en prononçant ce mot. J’avais beau être en huitième, je savais déjà que mériter le beau titre de « Maître » était un honneur qui se gagnait et que dans son cas, si je l’en avais affublé, cela eut été à contre sens ou double sens. Plutôt mourir.

Il était corse mais dans ses yeux brillait l’humanité d’un Reinhard Heydrich et dans ses manières la brutalité et le sens de l’expérience scientifique d’un Josef Mengele. J’exagère et le reconnais, c’est faire peu d’honneur à Heydrich, mais qui peut jurer qu’en d’autres circonstances exaltées par un hasard facétieux cet homme brutal n’aurait pas rejoint les hordes ludiques des expérimentateurs germaniques? 

Expert en jet de craies blanches, de fracas de doigts à coup de règle en fer, je comprenais pourquoi l’administration ne l’avait pas laissé faire la classe armé comme il l’aurait certainement souhaité, car sinon, chaque jour, nous aurions déploré deux ou trois morts. Enfin, c’est ainsi que je m’imaginais la vie et les envies de cet homme tourmenté tant il est vrai que les enfants se tournent volontiers vers la fable et le merveilleux.

Un jour, un lundi me souvient-il, plus entreprenant qu’à l’accoutumée, il m’arracha un bon centimètre de lobe auriculaire faute d’avoir maitrisé sa force ou tout simplement renoncé à faire souffrir ses élèves. Il va sans dire, que de retour à la maison, je prétendais que nous nous étions amusés un peu brutalement avec les copains de l’école. Cela m’évita une couche supplémentaire de violence, car le maître, n’est-ce pas, avait raison, savait forcément ce qu’il faisait et vous l’enseignait de telle sorte que vous vous en souveniez. La preuve.

J’avais très vite inscrit le nom de Moricio dans mon cahier des adultes à exécuter lorsque j’aurais, moi aussi, atteint l’âge et donc le droit d’être une ordure officielle. J’en avais une pleine page dans laquelle on trouvait un peu en vrac je l’avoue, le commandant Monastorio qui ne cessait de poursuivre Zorro de sa haine. Roger Lanzac qui parlait sans cesse au lieu de laisser les numéros de cirque de la piste aux étoiles se dérouler sans attendre. Charles le mauvais dont le nom en soi était un aveux et qui ne cessait de poursuivre Thierry la Fronde, notre Robin des bois de sa haine farouche. Et bien sur Moricio. Bref, j’en avais beaucoup.

Je regrettais ma classe des années passées à la campagne dans la vieille maison tourangelle qui n’accueillait que deux classes mais toutes les sections. Tout autour de la grande pièce où j’avais mon royaume, au bas des fenêtres glaciales en hiver et qui laissaient l’air frileux de l’extérieur nous caresser la nuque, se trouvaient des vivariums. A l’intérieur, orvets, tritons, têtards s’ébattaient gaiement dans une odeur parfois douçâtre qui nécessitait un renouvellement rapide de leur environnement. De chaque côté du tableau, deux cartes Vidal-Lablache représentaient la France, l’une sa géographie, l’autre, ses productions agricoles. Je m’extasiais souvent devant les fromages de normandie et les vaches laitières, les poissons de Bretagne et d’autres produits encore.

Sous la coupe de Moricio, les murs ici étaient blancs, immaculés, stériles, prêts pour l’opération à âme ouverte des élèves transis. 

Alors bien entendu, Corinne, car ainsi s’appelait ma collectionneuse de bons points m’apparaissait comme une vierge Marie sur fond blanc. Son visage rond, sa bouche menue mais charnue et par dessus tout ses tâches de rousseur qui éclaboussaient la beauté de son visage, tout cela réuni ne manquait pas de m’émouvoir. 

J’imaginais naïvement qu’elle avait du observer le soleil à travers une passoire pour que ses pommettes soient partiellement bronzées. Delanghe, qui ne ratait jamais un bon mot selon lui disait qu’elle avait surtout du ramasser un coup de pistolet à merde. C’était moins noble, tout autant imagé et bien entendu je n’aurais répété ni l’une et encore moins l’autre de ces deux explications de son état à Corinne.

Je me retournais alors que l’obersturmführer von Moricio se concentrait sur son tableau. 

Je regardais Corinne qui feignait de n’être point là, lui souriait et vit qu’elle avait cette faculté dont seules les femmes jouissent, celle de voir sans regarder. A son tour, elle me sourit, sans tourner la tête, ni même me voir aurait-on dit. 

C’était donc bien à moi qu’elle avait envoyé le petit billet. Je me méfiais de Delanghe qui, étant dans la ligne de transport du petit mot aurait aussi bien pu en être l’auteur et feindre de le tenir de la demoiselle. Mais non, j’eu la certitude qu’elle l’avait bien rédigé. Mon coeur se gonfla, mon sang s’arrêta et mon ego s’emplit du doux nectar de plénitude de celui qui se sent élu.

La cloche sonna, et nous sortîmes en ordre vers la cour.

Corinne était déjà loin, sous les tilleuls, adossée à l’un d’eux qui semblait la protéger. Je m’avançais vers elle tout en faisant comme si le hasard de mes pas m’avait poussé dans sa direction. Elle leva son beau regard vers moi et je sus qu’à jamais les yeux des femmes attendriraient ma dureté surjouée. Je me penchais un peu pour l’embrasser en cachette. Elle se laissa aller avant que je ne demande maladroitement; « avec la langue, comme dans les films, Corinne? ». Elle rougit et me déclara fermement;  « tu veux vraiment qu’on ait un enfant alors qu’on se connait à peine? »

Je l’embrassais, comme elle le souhaitait et comme elles le souhaiteraient, ensuite, toutes celles qui le voudraient bien.

Laisser un commentaire


Designed with WordPress

En savoir plus sur LES LETTRES DE LÉON

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture