Il lit encore, pour la vingtième fois sans doute le document administratif qui tremble entre ses mains tavelées. Les lignes inégales frappées à la machine à écrire ont fané un peu sur le papier bon marché, mais leur contenu demeure toujours aussi fort et quand bien même, il en connait le contenu, par cœur.
Il n’aurait jamais dû lire le descriptif des sévices subis par sa fille avant sa mort puis post mortem infligés par celui qui, il y a vingt ans déjà, la mit à mort après l’avoir enlevée puis anéantie.
Il n’aurait pas dû mais il le fit et le fait encore, pour alimenter sa haine lorsque parfois elle faiblit, pour entretenir sa volonté de vengeance, son désir de réduire à son tour l’autre à un amas écœurant de cellules broyées.
Le tueur a pris son temps pour la mener de sa jeunesse arrêtée à l’extinction de ses yeux. Il a manifestement joui de la mort qu’il a donnée, des tortures étalées sur plusieurs jours, plusieurs semaines peut-être. Puis lorsqu’il eut terminé sa besogne maléfique, il l’abandonna sur un tas d’immondices après avoir encore abusé d’elle en des termes impossibles à transcrire.
Depuis ce jour où deux gendarmes sonnèrent à sa porte pour vider son corps de toute humanité, anéantir, à leur corps défendant, les maigres espoirs qui lui restaient, depuis ce jour, il traque l’autre auquel jamais il ne met de majuscule.
La cruauté du destin a eu raison de son couple. De nuits sans dormir en crises de rage, de violences contre lui-même en fureurs dévastatrices, Jeanne a fini par abandonner elle aussi. Elle fut la dernière, après ceux du travail et les rares amis, tous incapables de le ramener à une existence apaisée.
Elle est partie, emplie de tristesse, pour se sauver et espère-t-elle, le sauver, lui-aussi.
Il a perdu son travail, sa maison, une part importante de sa raison, mais il a cherché, en parallèle de la justice. Il a quadrillé chaque route et chacun des chemins autour des lieux de la disparition d’Amélie. Il a battu les fourrés en des cercles de plus en plus éloignés relevant les indices, classant ses trouvailles, retirant ce qui finalement ne pouvait avoir aucun lien avec l’affaire.
Désormais sans domicile, il a longtemps dormi là où il pouvait sans réfléchir. Le matin, il se rendait à la salle de musculation où il entretenait son corps, sa seule arme disponible et où il pouvait se doucher, retrouver l’apparence humaine qu’une journée suffisait à anéantir.
Alors, tel un phœnix, Antoine allait manger quelques tartines, siroter un café chez Adèle au balto avant de repartir à sa tâche. Jamais il ne se rendit compte qu’elle ne lui comptait rien, ajoutait quelques tartines et croissants, des œufs parfois et le regardait partir dans l’attente d’un lendemain toujours pareil, au cours duquel lui ne voyait rien d’elle.
Il envoyait sa besace de cuir sur son dos, démarrait sa moto et comme un chien de chasse motorisé allait renifler la piste de sa fille là où la veille il l’avait laissée, le cœur brisé.
Il y a maintenant plusieurs années déjà qu’il occupe une maison abandonnée au toit partiellement écroulé et dont le propriétaire, parti loin dit-on n’a plus jamais donné signe de vie.
Au fond, dans ce qui devait être une chambre il a disposé le haut brancard. En son sommet, il a disposé une longue plaque d’inox légèrement en pente, de la largeur d’un homme.
A son extrémité la plus basse, il l’a percée d’un trou pour évacuer le sang et sous le trou, il a disposé un seau de plastique. Plus loin, il a installé de longs sacs-poubelles coincés dans un cercle de fer pour les maintenir ouverts. Sur une desserte à roulettes, disposés avec soin, il a aligné ses outils chirurgicaux achetés d’occasion à l’étranger pour qu’on ne remonte jamais à lui.
La chambre attend, elle attend depuis de nombreux mois déjà.
Mais aujourd’hui est un jour neuf, un jour comme il n’y en a jamais eu. Car sur le brancard, un homme est étendu, le corps maintenu par de larges bandes de cuir renforcées de métal. L’une maintient le torse et les bras solidement au support, une deuxième retient les cuisses tandis que la dernière emprisonne les pieds.
L’homme a les yeux ouverts, observe les lieux sans émotion apparente. Il est laid pense Antoine mais s’il était beau ne le verrait-il pas laid ?
Cet homme, il en est certain est celui qui vingt ans auparavant a tué sa fille. Il ne demande d’ailleurs pas ce qu’il fait là, ne proteste pas. Son calme impressionne un peu Antoine qui ne parle pas.
Il se tourne vers sa desserte, choisit un bistouri, l’approche du visage de l’homme. Il ne sait comment commencer mais savoure l’instant où, enfin, il va assouvir des années de frustration et espère-t-il, mettre un terme à sa colère pour aimer Amélie de nouveau ; il y a tant d’années qu’il n’en a plus le temps.
Alors que l’homme étendu ne dit toujours rien, mais peut-être a-t-il compris, Antoine appuie l’extrémité de l’outil sous l’œil du tueur dont la bouche esquisse un mince sourire. Antoine hésite, appuie plus profondément, le sang perle, puis coule à flot avant qu’il ne repose l’outil et ne recule, soudain horrifié.
Il essuie ses mains ensanglantées, sort de la maison en courant, vite, de plus en vite vers la ferme des Mariot. Il traverse les haies, les bosquets, les champs, frappe chez son voisin qui ouvre la porte en grand.
– Appelle les gendarmes, je l’ai ! vocifère Antoine avant de s’écrouler dans un cri dont la forêt, raconte-on, a encore le souvenir.
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