Les longs filaments orangés et fluctuant d’un vent austral chargé de sables désertiques s’étendent au loin, entre terres abandonnées et cieux immaculés. Le paysage est majestueux, beau à en rester muet le temps de tout humer. Mais beau pour qui?
C’est le matin et le soleil déjà s’acharne à recuire la campagne. Woody s’éveille, les pieds passés par la fenêtre de son pick-up poussiéreux dont deux pneus dégonflés, depuis longtemps sans doute, font basculer le véhicule sur le côté.
La tête collée au dossier repoussant d’un fauteuil de skaï crasseux qui naquit jadis, il y a plus longtemps que son souvenir ne l’autorise à en extraire les détails de sa mémoire brouillée, il a la bouche sèche.
La langue collée au palais, l’haleine lourde d’absence addictive, Woody tâtonne le sol de droite et de gauche de sa seule main encore valide, au hasard, en quête d’hypothétiques vestiges d’un alcool frelaté et brulant. La bouteille plate décorée de chardons verts et dorés, labellisée Hell’s Breath est vide. Il glisse à tout hasard sa langue craquelée dans le goulot et penche la bouteille en arrière d’un geste de la tête caractéristique de l’alcoolique encore loin du repentir. Il tremble du coude à l’extrémité de ses doigts secs, se redresse un peu, avec lenteur, gratte tout ce qu’il peut se gratter, comme le chien lèche tout ce qu’il peut se lécher. Sous son scalp clairsemé de vieux cowboy anéanti, des centaines de bisons matutinaux transhument dans le bruit assourdissant de leurs sabots frappant la steppe désertique comme des pensées refoulées qui voudraient s’évader. Ses yeux délavés, à jamais humides et dont des relents d’alcool pur sourdent sans cesse aux extrémités ne s’habitueront jamais à l’intrusion matinale de la lumière livrée ici en quantités absurdes. Bien qu’il ait oublié la date de son dernier repas, il n’a pas faim. On n’a pas faim lorsqu’on a soif.
Avec effort et d’autres tremblements spasmodiques, il entre ses jambes dans l’habitacle tel un homme ivre qui enfilerait un jean trop étroit. Le camion sent le vomis et jusqu’à l’oubli de la notion même d’air frais. A son pied droit, la botte a disparu, l’autre, ouverte à l’avant dévoile des doigts de pieds sales aux ongles cassés. Depuis quand, pense t-il? Où est cette fichue botte et d’abord, où suis-je?
Il passe le revers de son bras sur sa bouche édentée comme pour l’essuyer, glisse sa langue sur ses lèvres craquelées qui font le bruit d’un rocher sur lequel on frotterait ses ongles . A l’instar de chaque éveil que la vie lui octroie, rien d’autre ne passe les portes étroites de son cerveau que l’insistant besoin d’alcool. Son estomac s’agite, ses os lui font mal, ses idées faibles en nombre et matière s’organisent peu à peu, se dirigent dans la seule direction qui compte, celle du bar ouvert le plus proche. Woody tâte ses poches en quête d’un argent qui lui éviterait l’humiliation de quémander aux autres consommateurs quelques pièces de cuivre qui amassées, petit à petit finiraient par l’aider à détendre l’envie qui l’étrangle.
Alors Woody tourne la tête vers la droite, puis vers la gauche avant que l’information ne libère deux neurones et qu’une synapse maladroite ne les rejoigne. Un homme est assis sur le siège passager. Avec appréhension Woody tourne les yeux puis la tête à nouveau. Une large souillure de sang, d’os pulvérisés et de cervelle mâchonnée par l’impact d’une balle de gros calibre macule la fenêtre bourdonnante de mouches avides. L’homme a le menton enfoncé dans la poitrine, les mains et les bras tombant de chaque côté de son corps d’obèse affaissé. Une imprévisible nausée agite le corps de Woody lorsque les odeurs de la mort jusqu’alors imperceptibles parviennent enfin à ses capteurs sensoriels.
Puis, comme envoyée du ciel, une soudaine détente libératrice saisit Woody. De la poche de veste de l’homme écroulé dépasse le goulot caractéristique d’une bouteille de gin non encore entamée.
Un peu de salive monte à la bouche de Woody avant que sa main ne se tende vers le cadavre….
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