Joachim N’Tuyu glisse son embonpoint magistral dans le fauteuil de commandant de bord, saisit le manche singulier en « Y » du Twin Otter et l’agite de gauche à droite, de droite à gauche, d’avant en arrière pour s’assurer que rien n’entrave les commandes du petit avion spécialement conçu pour les distances réduites, les destinations difficiles d’accès, aux aires d’atterrissage particulièrement courtes ou mal équipées.
Son copilote, Jean-Jacques Dikembe arrive à son tour, le salue d’un grognement indistinct et prend place à sa droite. Il installe sa valise Jeppesen entre les deux sièges, remonte ses Rayban mercurisées en bleu sur ses yeux clairs, ces yeux verts qui font la joie des habitants de son village natal depuis sa naissance et donnent lieu à d’interminables variantes des mêmes blagues.
Mais aujourd’hui, Jean-Jacques est pilote ce qui, toutes proportions gardées correspondrait à astronaute interstellaire en Europe si le métier existait déjà.
Il porte un de ces blousons de cuir bleu marine que l’Armée de l’Air française lui a offert à l’obtention de sa licence et que depuis il n’a jamais quitté quelque soient les conditions. A ses pieds, de solides souliers noirs, probablement militaires également, complètent sa tenue d’explorateur des airs, de pionnier congolais de l’atmosphère et de bien d’autres horizons encore. Une chemise blanche amidonnée, aux plis impeccablement lisses fait furieusement ressortir l’ébène de sa peau et se marie à merveille avec l’éclat de ses dents lorsque Jean-Jacques rit et il rit souvent.
Joachim observe, comme à chaque fois, son jeune collègue s’installer et sourit, lui aussi.
De lourdes gouttes de sueur roulent sur le front du jeune co-pilote, sous ses aisselles certainement et sans surprise sur l’ensemble de son corps. A l’intérieur de l’avion la température dépasse quarante trois degrés, l’humidité doit approcher quatre-vingt-dix pour cent. Joachim finit par rire de façon sonore, lui qui porte des tongs, de fausses havaianas qu’il a choisies parce qu’elles sont bleues et rappellent, un peu, les uniformes portés par le personnel de l’aéronautique partout dans le monde. Son short bleu marine lui aussi, laisse d’énormes cuisses musclées s’exprimer librement et profiter de la ventilation de l’avion lorsqu’une altitude aux températures plus clémentes est enfin atteinte. Son torse dont la toison dense peine à rester cantonnée sous ses vêtements s’orne d’une chemise hawaïenne multicolore, cadeau d’un ami ministre qui l’avait ramenée d’un colloque en Asie. Les fleurs tropicales disputent l’espace aux crocodiles, toucans et autres girafes disséminés sans but sur la chemise à manches courtes.
Afin d’éviter toute confusion, car c’est tout de même lui le chef et puisque sa chemisette le permet, Joachim a glissé une épaulette, les cinq barrettes dorées du grade de commandant de bord, en haut de chacune de ses manches. Des Rayban, il en dispose également, moins ostentatoires que celles de Jean-Jacques mais tout aussi nécessaires.
Jean-Jacques, de son côté évite de trop considérer la tenue de son supérieur tant il réprouve son laissez-aller et se plonge dans la check-list dont il démarre la lecture de conserve avec Joachim. Pour une fois, l’avion sort de révision, rien n’a été démonté, aucun camion citerne n’est venu percuter la carlingue de l’appareil, personne n’a emprunté une pièce capitale introuvable ailleurs que sur un avion frère.
On dirait que nous sommes bons dit Joachim en saisissant le micro de sa radio pour informer le chef d’escale que l’embarquement des dix-neuf passagers potentiels peut commencer.
Ici l’escale répond André-Paul. L’embarquement est terminé Commandant.
Joachim se retourne et constate qu’en effet tous les sièges de l’appareil sont remplis de passagers difficilement discernables derrière leurs bagages et qu’une quinzaine d’hommes et de femmes sont debout dans la travée, paniers, légumineuses, baluchons, enfants en bas âge, animaux de compagnie ou de la ferme, tous sont empilés au sol, comme en strates, rendant tout mouvement impossible.
Il se penche par la fenêtre de l’aéronef et constate qu’une bonne dizaine d’autres passagers également chargés attendent impatiemment au bas de l’échelle d’embarquement tout en invectivant ceux déjà entrés et qui refusent de s’entasser plus avant.
Près de cinquante personnes s’apprêtent donc à s’envoler dans des conditions proches de celles qu’ils connaissent au quotidien dans les bus régionaux. Si cela était possible, Joachim est assuré que certains accepteraient de s’assoir sur les ailes. Il songe aux bagages chargés en soute qu’il n’a pas eu le temps de vérifier et craint la surcharge, la présence d’objets interdits ou dangereux. Si l’horaire importe peu, Joachim sait qu’il va falloir faire preuve d’autorité, résister aux contestations, repousser les palabres, bref s’imposer.
Il regarde ses tongs, sa chemise hawaïenne, son short, même bleu marine et dit à Jean-Jacques; Vas-y toi, l’uniforme en impose toujours.
Jean-Jacques, investi d’une mission, se lève de sa grande taille, se retourne et apostrophe la foule bruyante à l’intérieur de l’appareil;
- Mesdames, Messieurs dit-il, C’est le Commandant Dikembe qui vous parle. Taisez-vous s’il vous plait et écoutez moi. Il se tourne vers Joachim, un grand sourire éclaire son visage tandis qu’il passe une main amoureuse sur la manche de son blouson avant de s’éclaircir la voix.
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