Une belle journée de septembre se lève à l’est empourpré annonçant la naissance d’une nouvelle orange ascensionnelle.
Je plaisante. Je n’ai aucune idée de ce à quoi renvoient les mots septembre, orange, ni aucun autre de ces mots que je viens d’utiliser. Pas davantage du mot « mot » non plus.
Je suis un chien dit-il.
Un animal de la classe des mammifères, l’une des cinq mille espèces encore présentes sur notre belle terre gorgée d’autres espèces merveilleuses tels le chevreuil, le sanglier, le lièvre. J’aime moins les autres. Il en est une cependant qui provoque en moins émotion, admiration, amour et d’autres sentiments plus diffus, celle des hommes. Mais ne brulons pas les étapes de l’amour.
Je me réveille, sors de mon panier, par moitié. J’étends les pattes avant, derrière en l’air en tournant la tête. Je baille aussi, me relève et lance ma patte arrière droite loin pour l’étirer. Puis la gauche également, non, la gauche demain, si j’y pense.
Je regarde autour de moi, je m’ébroue, j’éternue et me dirige d’instinct vers ma gamelle. Vide! Je ne comprendrai jamais pourquoi elle est vide, souvent, pleine, parfois ni à quelles règles cela répond.
Je me souviens que j’ai un patron alors j’abois, ou plutôt (Pluto?) je râle longuement afin qu’il ouvre la porte et me libère de cette pièce confortable, certes, mais indubitablement fermée.
Je n’aime pas. J’aime vivre dehors, boire l’eau des ruisseaux dans lesquels les animaux des bosquets ont bu, piétiné, vécu. J’aime mettre mon nez, long, au vent. Distinguer l’odeur des tracteurs, celle la de libellule qui passe, du maïs fraichement coupé, des pas du chevreuil. Un chevreuil?
Je râle à nouveau, lorsqu’il pousse la porte et apparait. Je disais que j’aimais cette espèce? Je l’admire. Chaque jour il change de poils, de couleur. Le haut d’une teinte le bas d’une autre, des boules de cuir aux pattes arrières, à celles de devant parfois, en hiver j’ai noté. Oui, le haut car ce que j’admire le plus en lui c’est qu’il marche sur deux pattes. C’est beau. Ça ne sert à rien cependant. Il ne court pas vite, a du mal à se gratter efficacement et lorsque pour me surprendre il se met à quatre pattes, c’est pire encore, même si ça me rassure de le voir enfin à ma taille ou presque.
Aujourd’hui, il est bleu en haut, bleu en bas mais différent, noir aux pattes arrière, ou du bas, c’est selon et sur la tête, il s’est enfoncé une boule dans les rouges je crois. Quand je pense que certains prétendent que les chiens ne voient pas les couleurs…
Il mange et moi aussi. Lui c’est noir, chaud et l’odeur est tout simplement insupportable. Pour moi, tout est croquant, sent la viande et flatte ma truffe.
Nous sommes bien. Je m’assois près de lui et je le regarde. Comme il m’ignore un peu, je pose une patte lourde sur sa cuisse et je sens que je remue la queue. Il me regarde et fait cette chose incroyable qu’ils font ensemble dans son espèce. Il ouvre la bouche et aboie de façon modulée, lentement, parfois vite.
Au son je comprends qu’il m’aime et c’est bien ce qui compte. Je roule un peu des yeux, je penche la tête. Lui continue à me vrombir aux oreilles des choses, doucement. A tout hasard, je lèche sa main avant qu’il ne me donne un morceau odorant de ce qu’il mange. Un morceau de sa patte? Non, non, ça ne sent pas pareil.
Il se lève et ce que je redoute le plus se produit. Je n’ai rien senti, rien anticipé. Il m’entraine vers la buanderie, là où il a installé une pluie artificielle qui se déclenche lorsqu’il le souhaite.
Mon Chien Céleste! Il va me laver. Juste au moment où je sentais le sous-bois, le sanglier avancé. Horreur! Je tire, je recule, j’essaie de m’accrocher aux portes à notre passage, je souffle. Je ne vais tout de même pas le mordre pour m’échapper? Non, non, je l’aime. Tu vois, pas si bête le chien, je ne vais pas le mordre pour éviter un désagrément quand bien même il s’agirait d’un désagrément majeur!
Nous voici dans la salle de torture. La porte de la douche est étroite, j’ai encore une chance de ne pas passer mais non, j’y suis. Je tremble, je le regarde de mes yeux élargis, implorant. Il remue les lèvres et je sens bien qu’il essaie de me rassurer.
Pendant que je souffre de la brûlure de l’eau froide sur mon corps et que ses mains me frottent de mousse malodorante, je repense à la dernière fois. Je revis dans la douleur cette expérience gravée dans mon cerveau qui ne s’ennuie pas de ces choses habituellement. Ce fut pire, enfin presque.
Il m’emmena en ville, là où les maisons sont construites les unes sur les autres, où le sol est noir et dur, où les voitures s’entassent sans bouger, où la vie n’est réservée qu’aux humains et à quelques animaux en laisse ou en cage.
Il a poussé la porte d’Angelo Gorganzini, son coiffeur à rouflaquettes. Un danger cet humain, une menace. Puis ce fut le tour d’Auriculo Pantoni, le lisseur d’oreilles lequel, humiliation suprême, m’enduisit le corps de son after-chevreuil de chez Coco Canis. Je l’aurais bien mordu lui, mais le patron risquerait de ne plus bouger ses lèvres et ça, je ne veux pas.
En fin de matinée, je ressemblais davantage à une courtisane de Louis XV qu’à ce fier coursier que je me flattais d’être quelques heures auparavant.
Je déambulais un peu avec lui dans les rues de Bordeaux, l’arrière train bas, la queue cachée entre mes pattes, les yeux réprobateurs lorsque, parfois je le regardais. J’exhortais les dieux des odeurs de m’épargner la honte ultime de croiser une chienne de compétition dans cet attirail.
Nous nous sommes arrêtés pour boire quelque chose comme il dit. Moi de l’eau, lui de la mousse. Je me suis couché, j’ai fermé les yeux pour m’oublier lorsqu’ainsi protégé, une odeur charmante a flatté ma truffe. J’ouvre un oeil, je tourne la tête lentement et je la vois grande, blanche, la queue arrondie comme un camélia neigeux, le regard brun. Elle aussi me regarde, puis elle souffle un peu, j’adore, avant de poser sa tête sur ses pattes et de m’observer longuement. Les chiens ne font pas des hommes dit-on, même s’ils partagent certaines addictions. Je me lève, m’ébroue de façon virile tel un Vladimir canin, avant de m’avancer vers elle…
Alors que l’eau tiède achève de me rincer, je pense à Pétunia. Et s’il était en train de me préparer à une petite visite citadine. Ma langue passe sur ma truffe tandis que je m’adoucis…
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