Le soleil surgissait par effraction mais gentiment par les persiennes entrouvertes ce matin-là, lorsque Pinocchio Ciccio ouvrit un œil maussade sur cette journée forcément ensoleillée qui était parvenue à lui envoyer un trait de lumière sous la paupière pour l’éveiller, précisément.
Et comme chaque matin que la nature offrait au monde il maudit ses parents de l’avoir prénommé Pinocchio, puis il les voua aux gémonies de s’appeler Ciccio, alors qu’ils n’y étaient pour rien et enfin il les détesta de cette promiscuité douteuse et regrettable entre Pinocchio et Ciccio.
Pinocchio avait l’âme sombre, de celles qu’on ne cultive que dans ces régions pour cacher la tendresse élevée dessous mais cachée aux autres, par pudeur sans doute.
Satisfait de ses anathèmes matinaux, il se leva, ouvrit en grand la fenêtre qui laissa entrer un air chargé d’arômes méditerranéens d’algues séchées, de citrons juteux et de vent chaud caressant la joue. C’était un mélange stupéfiant comme seule savait en produire la côte amalfitaine.
Il avait tenté de se faire passer pour Pino, Nocchio et bien d’autres déclinaisons encore d’un prénom qu’il trouvait ridicule, mais, somme toute, Pinocchio était encore le sobriquet le moins compromettant. Il se souvenait enfant disant à sa mère ; Mamma, Pinocchio c’était avant, j’aurais préféré Attilio ou Scipio. Sa mère ne répondait jamais tout à fait et se contentait de lui dire : plus tard tu comprendras. A trente ans passés, le mystère demeurait entier.
Il regarda en bas, là où la côte déchirée de pierres friables rejoignait le bleu insolent d’une mer miroitant sous un soleil déjà chaud. Au-dessus, la montagne omniprésente s’élevait abrupte, retenue aurait-on dit par les oliviers mélangés de citronniers emblématiques qui partaient à l’assaut des sommets avant que des hommes et des femmes ne viennent en ponctionner les fruits.
De hautes maisons blanchies s’agrippaient comme elles le pouvaient aux flancs escarpés et blessants de la côte. Afin de ménager quelque place aux hommes, la route avait été renvoyée au bord de l’eau souvent élevée sur de hautes structures ultramarines tant l’espace manquait.
Le farniente napolitain que des légions d’héritiers de Pompéi auraient imaginés bloqué dans leur cité s’étendait jusqu’aux lieux les plus célèbres de la côte méridionale provoquant une lenteur calculée en tous lieux, bénéfique pour certains, détestable pour d’autres.
Il fallait monter, ou descendre sans répit, pour circuler, déjeuner, se baigner, se reposer, aller danser, rejoindre des lieux à visiter. Monter ou descendre sans cesse, l’un souvent la conséquence du premier reconnaissons-le.
Mais enfin, tout cela devenait éreintant, tant et tant qu’à la fin, chacun se demandait si finalement les plages bien plates et rectilignes d’Aquitaine n’auraient pas tout aussi bien fait l’affaire.
En attendant, il fallait en profiter et supporter la mauvaise humeur persistante des chauffeurs d’autocars, seul moyen de transport raisonnable quoique périlleux.
Pinocchio croyait volontiers que, hors saison, ces mêmes chauffeurs s’entrainaient à parcourir des kilomètres et des kilomètres les yeux fermés, enchainant virage après virage et sans visibilité afin de paraitre plus détendus à l’arrivée de l’été.
Conduire sa propre automobile en ces lieux inhospitaliers à l’étranger relevait d’une témérité inconsciente menant irrémédiablement à la mort tant les autochtones qui prétendaient ne parler que le napolitain, ne conduisaient également que napolitain, c’est-à-dire qu’ils poussaient sans ménagement les « autres » au haut du précipice jusqu’à ce qu’ils y tombent et disparaissent à jamais.
Si les supports promotionnels touristiques de la région omettaient d’évoquer cette intéressante tradition, il n’en demeurait pas moins que cela était et que rouler en ces lieux, c’était périr.
Pinocchio n’avait jamais conduit. Il empruntait des taxis locaux à des chauffeurs écervelés qui tous guerroyaient avec tel ou tel pilote de formule un. Ils s’efforçaient avec brutalité d’amener leurs clients à destination dans les délais les plus courts avec le plus haut degré de mauvaise humeur, signe de ralliement de leur congrégation.
Pinocchio avait réservé l’un de ces gladiateurs motorisés des temps modernes. Il avait promis à Cinderella de passer la prendre car, en effet, lorsque la vie vous a nommé Pinocchio, vous êtes sans contestation tenu de respecter certaines traditions.
Cinderella habitait environ vingt lacets tournoyants plus haut. Sa maison se voyait de loin lorsqu’en bateau parfois ils partaient tous deux gouter à la fourbe douceur du large qui brunissait sans retenue les corps des inconscients.
Elle l’attendait patiemment devant le chemin escarpé qui menait à l’entrée de sa maison dont le parterre, couvert de pensées multicolores invitait à la rejoindre. Sa robe blanche frémissait dans les restes fatigués d’un siroco du soir. Sa chevelure noire flottait dans l’air et battait son dos à intervalles irréguliers. Mais ce sont ses yeux, ceux d’une andalouse partie jadis sur un grand esquif vers l’est qui l’avaient désarmé. Il ne se lassait jamais de naviguer sur l’océan volcanique de ses pupilles attendant à tout instant une éruption imprévisible héritée de ses ancêtres flamboyants.
La limousine poussiéreuse s’arrêta dans une brume épaisse avant que Cinderella ne s’y engouffre pour le rejoindre en route vers de nouvelles aventures en commun.
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