LES LETTRES DE LÉON


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L’homme qui chemine, vêtu d’un pardessus de laine noire et bouclée, la tête enfoncée dans les bords épais et relevés de son col, promène sa vie au bout d’une laisse. Impatiente et rétive elle s’agite, va de droite, puis de gauche, s’arrête avant de bondir de l’avant, lève son long museau, hume l’air, se retourne, avance encore, grogne un peu, se salit et se frotte à lui pour l’ennuyer.

Elle est de ces vies qu’il vaut mieux ne pas lâcher, toujours un oeil sur elle de peur qu’elle ne trahisse.

Les pieds crottés de l’homme tapent en rythme les flaques dans lesquelles ses bottes de cuir, encore étanches le mènent devant, plus loin. Les épaules lui tirent, son bras se tend, sa vie s’agite et c’est bon signe à son âge tout autant qu’inconfortable sans doute. 

Alors qu’il tourne la tête pour admirer le bourgeon qui péniblement tente son éclosion, la vie le mord au mollet, sans raison, pour manifester sans doute qu’elle domine, l’entraine et le traine là où bon lui semble.

Il grimace mais ne dit mot. Il a envie de la lâcher, d’ouvrir le mousqueton, lui botter le train pour qu’elle s’éloigne et en mêne un autre que lui vers des destins qui ne l’intéressent pas. Mais la dernière fois qu’il le fit, désemparé, arrêté au bord de la route, il a attendu trois jours entiers son retour exténué. Ce qu’elle fit pendant ce temps il le sut, plus tard et passa des années à tout effacer, imparfaitement. Alors il la tient, à distance, la nourrissant de ses ambitions, de ses espoirs et ses expériences. Elle avale le tout sans mâcher, fantasque et goulue. 

La nuit pour s’évader il boucle la laisse au cuivre patiné de sa tête de lit, s’octroie quelques moments sans elle pendant qu’elle tourne, inassouvie, dans l’attente du jour qui la relancera sur les chemins, vers de nouvelles aventures dont elle n’a pas l’odeur encore.

Au matin, il la caresse longuement comme il le fait depuis toujours dans l’espoir vain de l’orienter. Il lui dit ses peines et ses espoirs mais elle n’écoute pas. Il lui intime de mettre un terme à sa solitude mais elle n’aime pas ce qui de loin ou de près s’apparente à un ordre. 

Il la nourrit, l’abreuve puis il repart sur son chemin pour la dompter, la connaitre mieux ainsi qu’il le fait depuis longtemps, depuis toujours en fait, depuis qu’il sait qu’il a une vie.

Sur la route parfois, il croise d’autres vies, suivies de leurs enveloppes humaines, comme la sienne, mais de l’autre sexe, de celui qui lorsqu’il te convient te transporte vers l’horizon sur un souffle de nuage. 

Il s’arrête et pose en de longs instants son regard vers son intérieur afin de respirer le parfum des âmes qui s’unissent et fondent vers des délices inconnus pendant que la vie continue son petit rythme. De longs filaments s’unissent alors à d’autres filaments invisibles tissant leur réseau électrique de sentiments aux rythmes endiablés. 

Il sait que si le fil est long et souple, il est aussi fragile et qu’un rien, plus léger encore qu’un instant mauvais de vie peut tout emporter. Il retient son souffle de peur que ses soupirs mêmes ne brisent l’instant. Il imprime dans son cerveau les douces variations musicales de la femme, abandonne son armure, fend son coeur et la reçoit comme elle est , vibrante d’émotion, émue et apeurée, elle-aussi.

Jalouse et nerveuse au bout de sa main, la vie le tire, appelle son attention, s’agite et l’emmène sur d’infâmes chemins afin qu’à nouveau il ne voie qu’elle. 

Lui, résiste, explique et raisonne, s’essaie à la séduire pour qu’encore ces instants soient éternels, pense-t-il. Cruelle exclusive, elle lui montre par le détail tout le mal qu’elle pense de la femme et combien elle ne lui conviendra pas, tout ce qu’il aura à perdre en prolongeant ces instants de chimique désordre que lui appelle amour. Elle menace de l’abandonner, gémit à ses pieds.

Alors lassé, lâche également, il laisse à la vie le bénéfice de leur si longue connaissance commune et s’éloigne, à nouveau, dans l’attente du prochain éveil brulant de ses sens, plus bas sur la route, là où le virage cache le futur et où c’est certain Elle marche elle aussi et vers lui.

Chienne de vie.

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