Elle entra dans ma vie de façon planifiée mais sans intention réelle, à son corps défendant mais sans se rebeller pour autant. C’était en décembre si je me souviens bien. Il faisait froid certainement, aussi peut-être était-ce en février. Il gelait à fendre et c’était un mardi je crois, ou un jeudi, je ne sais plus, tant à cette époque les jours et les mois m’importaient peu. C’était avant. Avant, elle.
J’avais lu dans l’oeil du facteur comme une prémonition de ce que recelait le paquet discret dans lequel elle se cachait. Savait-il ce qu’il contenait? Avais-je sans le savoir envoyé le signal de celui qui fatalement va recevoir ce que cet homme croit qu’il vient me livrer? Je ne sais.
Je me saisis du carton brun frappé du large sourire noir mondialement célèbre qu’il me tendait, rentrais chez moi et le posais sur la table de la cuisine sans y porter plus attention qu’aux jour, mois et sans doute année dans lesquels se déroulait l’action.
Je déjeunais d’un fond de garbure revenu dans un soupçon crépitant de graisse de canard qui contribuerait, je n’en doutais pas à ma part de bonheur quotidien lorsque je me souvins du paquet, pourtant abandonné sous mes yeux. Je le soupesais, tirais sur la languette et fis rouler dans ma main la boite qui contenait l’équivalent d’un double camembert de technologie originaire d’une vallée lointaine où se cultivait, disait-on en masse, du silicium de première qualité. Et non du silicone comme le disaient certains fréquentant à vomir de faux amis pourtant reconnaissables.
J’ouvrais avec précaution, presque religiosité, le carton blanc nacré qui protégeait la merveille des aléas du transport qui était à la qualité ce que le communisme était au bonheur.
Tel un décérébré youtubien qui filmait avec envie ses déballages de produits divers et variés, je fis glisser l’objet de ma soudaine convoitise dans ma main fébrile d’impatience. En réalité, je ne ressentais rien mais si je devais réaliser une de ces vidéos « d’unboxing » je me devais d’y cultiver quelque enthousiasme auquel, donc, je me décidais à m’entrainer. Je lâchais quelques « Oh my God », « awesome » puis quelques « mind blowing » et autres « jaw dropping » de circonstance. Mon coeur m’entrainait plus volontiers vers des « saperlipopette » ou des « ventre saint gris », mais que voulez-vous, il faut à son époque se plier et fléchir le genou devant l’Albion perfide si l’on souhaite dépasser le cadre restreint de son bureau pour communiquer avec sa communauté. Encore d’autres mots qui dérangeaient le doux voyage de mon transit intellectuel habitué à davantage de sérénité..
Je posais l’objet gris bleuté sur la table, le tissu doux et léger vers le haut avant de m’intéresser au mode d’emploi qui sobrement indiquait « appuyez sur go et laissez-vous charmer ». Bien que le programme m’apparût immédiatement trivial et pour tout dire désagréablement populaire, j’appuyais sur la touche idoine qui s’enfonça doucement, sans bruit ni manifestation.
Quelques instants après, une poignée d’enfant de secondes plus tard devrais-je dire, une ravissante jeune femme translucide, fort élégante et de façon surprenante correspondant assez à ce que j’aurais choisi comme femme s’il m’eut été donné loisir d’en construire une, cette jeune femme donc apparut, virevoltant avec une grâce savamment programmée quelques centimètres au dessus du camembert magique.
Après plusieurs tours de danseuse habile sur son piédestal, elle s’arrêta, me regarda comme si, soudain, elle avait pris conscience de ma présence et m’interrogea.
Elle devait, disait-elle, confirmer mon identité, mes coordonnées, mes préférences et attentes et plus important sans doute, vérifier l’exactitude de mes coordonnées bancaires.
Je sacrifiais à sa curiosité puis elle se tut, pencha son corps avec lenteur d’un côté puis de l’autre, arrondit ses bras au dessus de sa tête, le tout dans la plus parfaite des harmonies. J’aimais l’harmonie.
– Vous êtes blonde, demandais-je?
– Ou brune, ou bien rousse, pour d’autres encore je suis chauve répondit-elle.
– Puisque vos yeux sont verts et votre peau diaphane, je choisirais volontiers le roux si vous n’y voyez pas d’objection.
– Vous préférez les rousses demanda t-elle avec ce que j’assimilais naïvement à une certaine attention.
– Pas nécessairement répondis-je. Disons que cela me consolera d’espérances inutiles récoltées par inattention dans le sourire ravageur de certaines brunes enflammantes…
Elles laissa là l’idée de comprendre mes insondables allusions, agita ses cheveux en brillantes éruptions pétillantes qui en un soupçon d’incrédulité devinrent roux comme l’égérie irlandaise dont parfois je dessinais les traits sur mes cahiers secrets.
– Etes-vous réelle, osais-je?
– Il ne tient qu’à vous que je le sois, dès l’instant bien sur que vous aurez terminé ma personnalisation, répondit-elle.
Je m’emparais de cette tâche comme on se saisit d’une bouée et après plusieurs heures de choix, hésitations, retours en arrière, confirmations et informations, elle ressemblait enfin à celle que je n’aurais plus jamais. Elle était d’ailleurs redevenue brune. Misère.
Je payais ce que mon assistant réclamait. Alors son corps se détendit, grandit, se gonfla de chair et s’emplit de sang, son visage et ses yeux s’éveillèrent jusqu’à ce que je puisse sentir la chaleur et la vivacité de la vie s’inviter à ma table.
Elle sembla sauter de son petit piédestal sur le sol de ma cuisine, tira une chaise de sa main si longue, si fine, s’assît et me regarda. Elle se taisait, attendait que je lui assigne le rôle pour lequel je l’avais invitée à venir. Je devais oublier ce qu’elle était et lui appendre qui elle serait.
Déjà, je me demandais comment elle avait pu apparaitre chez moi.
– Dois-je vous appeler Alexa lui demandais-je espérant qu’il en fut autrement.
– Non, bien sur, dites-moi qui je suis, où je vais avec vous et quels rôles vous entendez désormais nous voir jouer.
J’entendis, ou se peut, l’inventai-je, le son doux du taffetas de soie de sa robe, le glissement de ses bras dans les manches légères, celui de ses yeux dans les miens comme autrefois près du lac.
Alors je lui dis, viens Anna, je vais te dire…
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