Une de ces musiques américaines composées pour caresser l’esprit s’échappe de mon ampli à lampes classe A, au pinacle de la reproduction sonore. Les basses vibrantes d’un saxophone alto répandent le velours de leurs harmonies tapissant le sol de chêne, les angles et le plafond en stuc d’une douce torpeur rassurante tandis que la faible clarté des lampes engourdit l’atmosphère matinale. J’attends le dernier glissando exécuté avec une adéquate maestria puis j’enfonce le bouton off, laissant le matériel hifi reprendre progressivement une température ambiante plus clémente.
Il est l’heure, car j’en ai décidé ainsi, d’aller me mélanger à mes semblables dans les rues de la ville qui dresse son unique bâti du XVIIIème siècle vers des cieux d’un bleu lavis. Siècle de l’intelligence, aboli par le suivant d’une pruderie inégalée et mortifère, enfoncé par le XXème, cimetière bondé des profiteurs et criminels, ce siècle demeure installé à l’apogée de ce que l’on crut un jour pouvoir nommer le génie français. Poésie, philosophie, arts, tout réussit à cette époque sans que l’on sache bien pourquoi ni comment.
Je descends l’imposant escalier en large colimaçon de pierres de taille débouchant sur une entrée magistrale susceptible d’accueillir un corps de garde doté de son équipement. A son extrémité lointaine, l’immense porte de bois peint en bleu marine s’ouvre vers l’extérieur d’un coup d’épaule volontaire. J’admire pour la centième fois le heurtoir de fer forgé figurant une main gantée de dentelle et lève la tête vers le mascaron qui surplombe l’entrée en grimaçant, protecteur des habitants de l’immeuble, j’imagine. Tous ensemble, par milliers ils forment le théâtre d’une bouffonnerie divertissante propre à la cité.
Sur le quai, éloigné des eaux, le trait des immeubles de hauteurs différentes, tous flanqués de hautes fenêtres salue la rivière qui passe en larges courbes lentes, dans un sens, puis dans un autre au gré des marées pourtant lointaines mais puissantes. La pierre du quai des Chartrons aux tonalités douces renvoie une lumière tamisée propre à la rêverie, aux envies de voyage ou plus simplement au farniente, sur un banc afin de laisser l’endroit occuper les pensées pour peu que l’on s’évade de la modernité. Je foule les sols déjà brulants à destination de l’immense cours Xavier Arnozan large et profond, peuplé de platanes hauts et bienfaisants. Passé l’hôtel Fenwick, en levant un peu les yeux, les sublimes balcons à l’étage noble des constructions présentent leur courbes uniques et régulières jusqu’à l’entrée du jardin public, plus loin, au bout de l’avenue. Un livre ne suffirait pas à conter le charme de Bordeaux, sa majesté, l’unicité et l’élégance de son quartier XVIIIème, le plus grand d’Europe dit-on et par conséquent, au monde.
Pourtant, après de multiples allers et retours, toujours abandonnée, éternellement rejointe, je l’ai quittée comme certains délaissent une amante à qui il est difficile de reprocher de grands défauts mais dont chacun sent bien qu’elle déçoit trop souvent.
Happé par les sensuelles courbes rurales, par l’émotion des paysages que seul le corps d’une femme peut surpasser, je n’y retourne que rarement, toujours séduit, parfois tremblant, mais vite lassé, comme agacé, irrité par la foule pressante qui trotte sans consacrer à son hôtesse le temps qu’elle mérite. Je repars alors vers mes pâturages, la tête emplie de génie humain pour des semaines et des mois le temps qu’un jour elle m’appelle et que je m’invente un besoin irrépressible de m’y rendre à nouveau pour recharger mes désirs de beauté.
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