Nous étions partis tôt. Le soleil d’octobre peinait à s’élever, luttant sans doute contre les nuées fines de brume qui recouvraient la piste humide et sinueuse. De lourdes gouttes de rosée entrainaient roseaux et tiges d’herbacées vers le sol en un salut majestueux à mon passage. Oui, j’entends bien vos critiques mais je ne saurai jamais faire la part entre orgueil démesuré et enfance inachevée autant qu’émerveillée.
Je cheminais donc, serein et heureux de sentir les premiers frimas de l’automne traverser mon paletot de laine shetland. J’avais longtemps hésité entre mon paletot et le cardigan lie de vin que j’appréciais tant et puis, voilà.
Je resserrais les bords de mon Barbour, les pieds agréablement installés dans mes vieilles Heschung Ginkgo fabriquées en Alsace, ce qui n’expliquait qu’une partie de leur appellation.
Félix, mon chien, tout en nez et pattes, m’accompagnait, le museau déjà collé au sol, éructant, inspirant, expectorant toute une harmonie de senteurs dont certaines, même, devaient être des odeurs. Sa queue puissante balayait l’air comme pour exalter l’histoire nocturne des animaux de passage et m’indiquer au passage toute sa gaieté et son plaisir de s’évader un peu.
J’aimais le sentir divaguer à mes côtés, s’arrêter sans prévenir, aller de droite ou de gauche, brutalement dans ce qui ressemblait à une absence de plan. Pourtant, à force d’observation et d’amitié, j’avais appris à ne pas le sous-estimer. Il avait souvent un but, qu’il oubliait rapidement, trouvais parfois quelque chose, souvent rien que je ne pouvais percevoir. L’essentiel, toujours était qu’il soit heureux et j’aime à penser qu’il l’était.
Nous avions passé Tournecoupe et bientôt la Dartigue. Les arbres s’épaississaient. Des gouttes d’eau pesantes s’écrasaient sur mes épaules et celles de Félix qui s’ébrouait davantage. De chaque côté du sentier, les fossés gorgés d’une eau neuve alimentaient la végétation et la faune discrète qui y logeait à l’occasion.
Du bout de ma canne, je retournais quelques mottes que Félix venait immédiatement inspecter, créant panique et terreur chez les habitants retirés de l’obscurité. J’allais continuer ma promenade lorsque lui et moi nous figeâmes ensemble dans un duo digne d’une comédie dramatique un peu surjouée. Il avait senti, j’avais vu, sous une feuille de chêne, briller un oeil aiguisé quoi qu’inhabituel. Félix allait se ruer sur le pauvre animal lorsque je le retins et me baissais pour soulever doucement la feuille humide.
Habitué à m’adresser aux pierres, aux animaux ainsi qu’à tout ce qui constituait la nature à vrai dire, je parlais au petit animal le plus doucement et de la manière la plus respectueuse que je pouvais adopter.
– Bonjour petit crapaud lui dis-je. Tu n’es guère beau, mais tu vis et c’est déjà miracle. Va et profite bien ajoutais-je avant de me redresser.
– Bien le merci me dit-on d’en bas. Mais ne partez pas!
J’hésitais entre la crainte que ne soit survenue une démence impromptue et l’illusion auditive.
– Je suis crapaude reprit l’animal, une femelle si vous le voulez bien. Et oui, je parle, c’est surprenant et déroutant.
Je ne rêvais donc pas, je n’étais pas fou non plus, tout au moins pas d’une façon que je ne puisse encore cacher à mes contemporains.
– Bonjour Mademoiselle crapaude dis-je. Comment donc? Est-ce possible? Mais un crapaud qui parle? Ou une crapaude d’ailleurs. Comment, pourquoi? Je sentais une certaine gêne, peut-être également une impatience chez elle.
– Je passerai sur le pourquoi, quant au comment, je fus il y a bien bien longtemps, dans un monde fort, fort éloigné maltraité par une mauvaise fée qui me jeta un sort infernal digne de… enfin de… je ne peux pas l’appeler comme je la perçois, mais vraiment mauvaise.
– Une sorcière voulez-vous dire?
– Oui c’est cela mais je ne peux prononcer le mot.
– Et que puis-je faire pour vous?
– Puisque vous avez la bonté de vouloir m’aider, vous pouvez, après avoir prononcé la formule que je vous dirai, m’embrasser sur le groin, la bouche, le nez, enfin la chose qu’ont les crapaudes autour de la bouche.
– J’hésite, dis-je. Vous êtes fort laide et bubonique à souhait. J’y gagnerais quoi?
– Le plaisir de m’avoir sauvée Monsieur, je suis belle sous cette vilaine peau empruntée.
– Vraiment?
– Oui, croyez m’en.
Je réfléchissais et parvenais à la conclusion que somme toute, je ne risquais rien.
– Quelle est cette formule, petite crapaude?
– Oh merci, monsieur, merci. La voici: « Si ad Rio, ibi ire nolite oblivisci ».
– Du latin?
– Oui certainement et qu’on pourrait traduire par l’à peu près suivant: « Si tu vas à Rio, n’oublie pas de monter là-haut ». Prononcez-ces mots et embrassez moi.
Je pris le petit être dans mes mains en m’abaissant et commençais à prononcer les mots en latin, Si ad Rio, ici ire… Au moment où je terminais ma phrase, Félix s’approcha et lécha abondamment et sans prévenir la crapaude qui en l’instant, se transforma en dalmatienne, superbe et racée.
– Voilà, dis-je, un peu gêné. Ce n’est pas ce que nous attendions mais sans conteste, il y a progrès. Je vis dans les yeux de la dalmatienne passer l’éclair de la colère et ne puis relater ici tout ce qu’elle me dit, tant dans la forme que dans le fond. Ce fut épouvantable.
Félix me regardait et je voyais bien qu’il aurait voulu que nous la ramenions à la maison aussi, je lui dis.
– Vois-tu Félix, il faut parfois comprendre qu’il vaut mieux rester célibataire que supporter chaque jour une amie sans reconnaissance. Souviens-t’en. Et bonne journée, Madame, enfin Ma Chienne, disons, Madame La Chienne.
Nous répartîmes Félix et moi dans les fourrés de la forêt…
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