Il est midi lorsque, sous un soleil accablant, Gary Cooper étire sa longue stature dans la grand-rue de Hadleyville NM, où un train vient de siffler trois fois. Il s’arrête, déboucle et pose son ceinturon garni de revolvers sur le sol, dans la poussière brulante et virevoltante de la mi-journée.
Sans attendre, il se retourne, s’approche de l’écran de cinéma et en franchit le bord d’un pas assuré. Le voici désormais, les paupières plissées sur l’amer azuréen de ses yeux, un peu surpris sur le devant de la scène du cinéma d’art et essai Jean Vigo à Bordeaux.
Il regarde l’audience muette, abasourdie, puis descend les marches du petit escalier qui mène à l’allée vers la sortie. Les éperons de ses bottes enfoncées au bout de longues jambes frappent le sol dans un cliquetis métallique tandis qu’il quitte la salle obscure.
Un à un les autres acteurs du film le suivent au fur et à mesure qu’ils apparaissent à l’écran alors que l’action se déroule comme si ses protagonistes étaient toujours présents. L’éternelle œuvre de Fred Zinnemann « High noon » connue de ce côté de l’atlantique sous l’intriguant titre « le train sifflera trois fois » prend des airs fantomatiques. La pellicule se déroule au même rythme mais sans aucun acteur.
Ce sera de mémoire humaine la première occurrence référencée d’un phénomène qui en quelques jours devient mondial.
A travers le monde, lors de leur performance cinématographique, les projections se vident de leurs acteurs décédés, par ordre d’ancienneté et d’apparence au public.
Tour à tour, Katherine Hepburn, James Stewart, Gregory Peck, Audrey Hepburn, Raimu, Michèle Morgan et des dizaines de milliers d’autres encore passent de l’animation à la vie tandis que la presse et les gouvernements s’enflamment à la recherche d’une explication.
Connus ou inconnus, les acteurs hantent les villes. Désorientés et incrédules ils essaient pour les uns de comprendre les codes de leur nouvel environnement, pour les autres restent assis, prostrés, dans l’attente de quelque évènement, forcément nouveau.
Les films vidés de leurs héros dorment désormais sur leurs supports magnétiques ou physiques indifférents à leur destin appauvri.
Puis le phénomène s’étend aux vidéos des particuliers dont les ancêtres décédés sortent péniblement des écrans plats plus petits qui trônent au milieu de salons parfois exigus.
La presse rapporte d’émouvantes retrouvailles entre vivants et morts ressuscités dans l’incompréhension générale à l’heure du diner. Les populations de la terre qui en disposent se dépêchent de visionner les vieilles bandes, cassettes, de films anciens gardés sans jamais être visionnés.
Après quelques semaines d’intense activité d’images animées, les photos d’abord, puis les tableaux donnent vie à leurs contenus oubliés et dont la matérialisation humaine dépasse parfois l’entendement. Les possesseurs d’œuvres cubistes ou impressionnistes se trouvent irrémédiablement interloqués par la matérialisation des contenus de leurs œuvres jusqu’ici inestimables et dont les hommes et femmes aux contours anguleux ou vaporeux se répandent désormais dans leurs appartements.
Si les contemporains se sont dans un premier temps, réjouis de la résurrection de leurs ancêtres, les voici inquiétés par leur nombre et le poids instantané qu’ils représentent sur l’économie des pays.
Au début, les espaces se remplissent d’humains qui se retrouvent, renouent avec leurs amours disparus ou toujours en vie. Mais bientôt, des voix s’élèvent contre ces hordes de morts redevenus vivants, désœuvrés, inutiles, représentant autant de bouches à nourrir et qui bien vite attaquent supermarchés, veaux, vaches, couvées sans que les états ne puissent plus garantir la paix dans la rue.
Les polices internationales engagent à peu de frais des soldats revenus de la mort et pour qui la vie, si elle a une valeur ne coûte rien, ce retour inattendu leur permettant de se louer pour le gite et le couvert.
Une armée de morts retrouvés s’attache à faire régner ordre et méthode dans la rue au prix d’une violence inégalée.
Sous la pression des populations non décédées les gouvernements s’entendent afin de….
Mes poumons s’emplissent d’un coup et je m’éveille brusquement. Quelques gouttes de sueur coulent de mon front tandis qu’assis dans mon lit je remets mes esprits aux endroits qui leur sont habituellement alloués.
Un sourire s’étend sur mon visage, presque un rire lorsque je réalise que j’ai rêvé.
Je me recouche, tends mon bras vers le corps nu et frais de Romy Schneider qui se serre contre moi avant qu’elle ne m’autorise à me rendormir.
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