LES LETTRES DE LÉON


Errements irréguliers entre un chien et son maître

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Après six mois intensifs et assidus passés à l’Université Canine du Michiengan, cette fois c’est officiel, je parle chien ou plutôt Canilang comme ils disent. Les chiens en font usage depuis fort longtemps, depuis qu’ils apprirent à vivre avec nous, mais ne parlant pas l’idiome, je n’en avais aucune conscience, comme beaucoup d’humains, j’en jurerais.

Me voici désormais à l’aube d’un nouveau monde passionnant, celui de l’interaction avec mon ami à quatre pattes, j’ai nommé Hercule, mon bleu de Gascogne préféré. Ce chien dont la présence réconforte comme si un lien invisible et indestructible s’était tissé lors de sa survenue dans mon existence.

Alors que je l’ai confié à son meilleur ami humain, François, digne possesseur d’une meute de ses semblables, j’appréhende de le retrouver six mois plus tard. Il ne sait pas qu’à présent je le comprends et il va terriblement m’en vouloir de l’avoir abandonné, car ainsi faits sont les chiens que tout départ long ou court pour eux s’assimile à une trahison.

Sur la route de Castelnau, je pense à lui, à ses courses matutinales derrière les chiennes dont je sais bien qu’il les convoite, moustache humide, truffe frémissante, œil cave bien entendu et auxquelles je vais l’arracher.

Lorsque j’arrive en haut de la colline et que le portail de la demeure de François s’ouvre sous les chênes lièges avachis, je le vois, plus loin, qui s’arrête, observe et penche la tête. Il reconnait le bruit de l’auto c’est certain et un instant, il se demande comment elle peut fonctionner sans moi car je suis parti. Je le vois à son égarement et la faiblesse de sa vue à longue distance l’empêche de me reconnaitre n’étant ni lièvre, ni chevreuil, ni sanglier dont il sait la présence à mille lieues.

Je gare le véhicule et j’en descends. Enfin, il me voit, me situe dans sa vie passée, c’est incontestable. Il fait demi-tour et va chercher François dans l’espoir qu’il le cachera ou fera en sorte que je ne le ramène pas à la maison où seul il ne tardera pas à s’ennuyer.

Mais la loi des hommes est telle que je suis celui qui décide et que je vais le ramener après avoir sociabilisé avec son protecteur temporaire et réglé la note conséquente du gardiennage de mon alter ego à poils courts.

Etant un bon chien, de ces bêtes dont chacun sait qu’elles sont braves, il me lèche la main, me scrute le cerveau de son regard profond qui toujours cherche mes yeux et saute dans l’auto.

Sur le chemin de Peirer, je décide lui parler canilang, ce dont, au début il ne se rend pas compte avant que les mots ne frappent son esprit et que la stupéfaction ne se lise sur sa face allongée et douce, comme serait celle d’un petit cheval. 

Oui, la stupéfaction du chien existe et j’en suis témoin.

  • Tu parles chien ? dit-il dans un ouaf hésitant.

Je dois avant tout et pour la bonne compréhension de la discussion vous rappeler que le canilang est en fait une fine modulation du « ouaf » que nous connaissons, du plus léger frémissement de « ouaf » jusqu’au « ouaf » le plus tonitruant. 

Ainsi et de façon amusante, un énorme « ouaf » marque l’amour que vous porte le chien tandis qu’un petit « ouaf » furtif devrait engager son auditeur à mesurer le péril tant l’attaque est prochaine qui pourrait bien le faire repartir avec quelques livres de chair postérieure en moins. 

Je ne dis ceci qu’afin d’approfondir votre culture générale mais vais traduire l’ensemble de l’échange afin d’alléger le sens de la narration.

  • En effet, dis-je et voilà qui explique mon absence prolongée et le temps que j’ai mis à revenir te chercher.
  • Prolongée, murmure-t-il. Il y a donc des choses qui durent davantage que d’autres ?
  • Oui. N’en as-tu pas conscience ?
  • Pour moi, lorsque tu pars, je suis triste et lorsque tu reviens, j’ai parfois du mal à te reconnaitre, c’est tout. Est-ce, ce que tu appelles le temps ?
  • En quelque sorte, c’est cela. Oui, tout à fait, c’est cela précisément. Et je suis parti apprendre ta langue pour mieux communiquer avec toi, comprendre tes envies et tes soucis, être plus présent pour t’aider à lutter contre cet ennui qui parfois t’habite et mieux te faire comprendre pourquoi je t’interdis tel ou tel comportement.
  • Ah ! Merci, j’imagine que tu souhaites que je te remercie de tes bons efforts. Mais jusqu’à ce jour j’ai parfaitement compris tout ce que tu me disais dans ton langage apparemment insondable.
  • Alors je t’en félicite mais je ne te comprenais pas et n’imaginais pas que ta réflexion puisse être aussi profonde. 
  • Oui, c’est en quelque sorte notre malédiction. Nous vous comprenons mais il est vrai que vous êtes plus enclin à vous écouter qu’à vous ouvrir à d’autres mondes. Je te remercie donc de tes efforts, plutôt rares pour ceux de ton espèce. Et puisque nous en sommes à nous informer, sache que les escargots ont leur langage un peu trainant, les plantes leur respiration, les champignons leur chuintement doux, les mammifères leurs odeurs subtiles. Tous je les comprends et si tu le souhaites, je te les enseignerai. 

Je découvre en un instant que la bête, c’est moi, l’inculte autocentré également, l’imbu de ses découvertes, de sa capacité à faire, encore moi. 

Ainsi donc, tout le règne animal et végétal discute sous cape depuis toujours. Ce monde vivant nous supporte, je ne dis pas « soutient », résiste à nos insuffisances et à notre folie, en silence, avec peine.

Je mesure les champs d’investigation qui s’ouvrent à moi, les opportunités pour la science.

J’entends également les risques encourus par nos amis du vivant, discrets jusqu’ici et qui sans conteste ne souhaitent pas accroitre leur visibilité.

J’entre chez moi, je m’assois et je réfléchis aux implications inédites de la découverte.

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