LES LETTRES DE LÉON


Le Nenesse

by

in


Quand j’étais mouflet alors que mon dabe trouvait divertissant de m’élever à coup de mornifles et pour oublier ce quotidien qui me crachait dessus, j’allais retrouver Nénesse le soir quand le soleil s’étalait dans les ruines au bout de la rue dans une débauche de couleurs pour épater les étoiles, ses frangines. Nous, du soleil, on s’en bâtait le dargif comme c’est pas permis.

Près du canal qui charriait toute une partie du bourrier de la ville auquel on ajoutait notre part de misère, il y avait quelques arbres malingres et c’était là qu’on se retrouvait. Pourquoi ? je saurais pas dire.

Il  cassait pas trois pattes à un canard Nénesse. Il se loquait avec des sapes irréelles qu’on n’a jamais su d’où il les avait volées, ou peut-être qu’il les fabriquait. 

A quatorze ans  il avait déjà tellement de poil qu’on ne voyait que ses yeux et d’un sens c’était mieux car ça lui cachait la face qu’il avait fort laide sauf le tarbouif qu’il avait trop long. Je savais, vu que je le connaissais depuis notre âge le plus tendre comme on dit dans les beaux  endroits qui sentent rien sous les bras.

Des oreilles commac, tellement balèzes qu’il avait jamais pu courir mais en même temps il avait jamais vraiment essayé non plus, pourquoi faire ?  

L’était grand le bougre et maigre comme un tit, les guiboles arquées comme si qu’il avait fait l’exode sur une barrique et pas que celui de l’an quarante tellement qu’elles étaient arrondies. Ceci dit il y avait jamais grand monde pour se payer sa poire à Nénesse. Quand quelqu’un lui cherchait des noises, il te le regardait aves ses yeux verts chassieux un peu comme des crachats. Rien que ça tu baissais les tiens d’yeux en te demandant s’il avait craché ou pas le blaireau. 

J’ai toujours pensé qu’il comprenait pas quand on parlait, qu’il se repérait à l’intonation comme un clébard en somme.

Avec ça il parlait mal, mais mal, que t’aurais aimé qu’il soit muet mais non, l’autre était un bavard, un volcan. Il jactait tellement mal que t’entendais les fautes d’orthographe quand il s’exprimait, je veux dire quand il déblatérait car c’était pas un poète Nénesse. 

Et quand il parlait, valait mieux comprendre tout de suite ce qu’il débitait l’animal parce que le temps de te le dire, si tu lui demandais de répéter, il s’en souvenait déjà plus. Ce qui explique qu’il soit jamais allé loin, ni dans la vie, ni dans le pays. 

Ah, c’était pas une lumière Nénesse ou alors celle du frigo, mais pas plus et s’il faut brillante comme quand t’as fermé la porte.

Et puis il savait rien faire. Sa mère, la Jocelyne disait tout le temps, Nénesse, tu sais rien faire, à part glander. Mais Nénesse il s’en foutait, c’était un Prince de l’esquive. 

Tous les soirs, qu’il pleuve, qu’il vente, il était là, planté contre le réverbère, au bord de la flotte, même que certains qui étaient langue de dindon disaient que le réverbère en faisait plus que Nénesse. Ce qui était peut-être vrai car comme je te l’ai dit c’était pas une lumière. 

Mais moi, je l’aimais bien et lui il m’aimait bien aussi, enfin je crois, parce que même si je comprenais rien à son bavardage, de temps à autres j’opinais du bonnet et de ci de là je lançais un petit rire de connivence comme pour lui dire que j’étais avec lui et que c’était mon pote. Je faisais tout ça en matant les roulures qui passaient et en me curant les ongles de la pointe de mon cran d’arrêt pour me donner une contenance à la James Cagney.

Sur que ça le touchait pas Nénesse, je sais même pas si il se rendait compte que j’étais là tellement qu’il était bête. 

Un jour, un micheton de la Monique qui passait par là et qui lui avait demandé du rif pour s’allumer une cibiche lui avait pris la tête en lui disant ; toi dans le cigare et entre les deux esgourdes t’as que le fil qui les retient de tomber. Nénesse avait regardé le cave, il avait alors caché ses oreilles sous ses cheveux au moment où le type repartait. Sur le coup j’ai failli  partir à dame de surprise et c’est quand ses oreilles ont resurgi brusquement comme si qu’elles étaient tirées par une force cosmique que j’ai compris que surement il y avait un élastique ou sinon il y avait pas d’explication au phénomène.

A part ça il était pas trop mal Nénesse, un bon camarade toujours là près de son réverbère. Pis un jour plus de Nénesse, peut-être qu’il avait deux fils et pas qu’un entre les oreilles et qu’il y en a un qui a fait masse. Je venais d’arriver ce soir-là près du réverbère esseulé et je regardais le canal si calme d’habitude perturbé cette nuit- là par quelques remous qui s’estompaient lentement.

Laisser un commentaire


Designed with WordPress

En savoir plus sur LES LETTRES DE LÉON

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture