LES LETTRES DE LÉON


Les années

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Alors que les années s’agrippaient à mon dos comme la grippe courtise les poumons, je dus me résoudre à tirer une charrette dans laquelle j’empilais cet excédent de temps avant que de nouvelles tranches de passé ne viennent encore ralentir mon pas jusqu’à l’éteindre en totalité. Mais cela, je l’avais planifié pour une prochaine décennie et n’étais pas encore assuré de sa date exacte.

J’avais décidé voici beau temps déjà de ne plus compter en années ni même en mois. Je m’étais habitué à descendre à la quinzaine multipliant ainsi artificiellement le temps qui me restait puisque tout devenait soudain multiplié par vingt-six. 

Je donnais même un nom au phénomène tel l’alchimiste inventeur d’un nouvel élément.

La Quinsa (prononcer /kɪnˈsɑː/) venait de naître.

Je n’étais aucunement fier de l’artifice mais il me plut d’aviser la Nature qu’il me restait quelque influence sur le hasard, si tant est que je n’en ai jamais eu. 

Mais l’important n’est-il pas le point de vue davantage que la réalité ? Et la réalité n’est-elle pas finalement qu’une somme répertoriée de points de vue ? Mais cela nous emmenait trop loin, je n’avais plus de temps pour ces considérations, même si l’idée me plaisait bien. 

Il me restait de ce fait deux-cent soixante quinsas à vivre, chiffre considérable, qui ne diminuait que lentement et me donnait l’impression de vivre davantage et plus pleinement, impression qui, bien vite, se mua en certitude alors que j’augmentais le rythme de ma vie.

Il me fallut quelque temps pour m’habituer à cette rupture temporelle que je n’avais pas souhaité limiter au monde des chiffres. 

J’appris à me rendre aux sports d’hiver toutes les trois ou quatre quinsas, à gouter le sable des iles aux rives translucides suivant une même régularité. J’alternais ces phases, ou les complétais avec de longs intermèdes de lecture tout en couvrant de mes mots, la nuit, des forêts de papier blanc couché, immaculé.

Je vivais, puis transcrivais mes nouvelles expériences en de longs pleins et déliés courbés qui ruisselaient de la plume Mont-Blanc de mon stylo en de frémissants cours d’idées que j’espérais rafraichissantes.

Je conduisais bien sûr d’un point à un autre, et la quinsa étant par nature impatiente, je conduisais vite, toujours plus vite. Toit escamoté, je ressentais les arbres filer de droite comme de gauche, l’horizon s’approchait dangereusement tandis que mon pied écrasait une pédale d’accélérateur dont la course bientôt fut réduite à l’expression ouvert ou fermé, sans intermédiaire. J’ignorais les intersections provoquant des carambolages sans doute mais n’en avais cure. J’allais si vite parfois que je rattrapais le vent, le dépassais et me transformais en son annonciateur tant je creusais son sillon en progressant vers le futur.

Parfois, le soir, lorsque je m’autorisais un rythme alangui pour jouir de l’éternel spectacle du soleil disparaissant au loin, en ce moment entre le jour et la nuit, je m’arrêtais.

Assis à la terrasse d’une place que j’avais choisie pour sa fontaine provençale, je laissais tomber quelques fractions de quinsa entièrement dédiées à la contemplation des femmes qui trottaient d’une rue, l’autre, d’une porte, l’autre. C’était là l’objet de ma principale préoccupation. L’accélération de tout ne laissait plus place à la séduction tant celle-ci n’éclot agréablement que dans la lenteur et la fusion davantage que dans la fureur d’un coup de foudre. L’un n’excluant pas l’autre. Mais enfin, il faut donner du temps aux belles recettes pour que toutes les saveurs en soient exaltées.

Je ralentissais donc et lorsque j’étais enfin rassasié de beauté, de charme et de tendresse, je repartais, triste mais convaincu, n’étant pas parvenu à emmener dans ma tourmente le moindre de mes enlèvements amoureux. C’était ainsi.

Les quinsas succédaient aux quinsas, le vent entrainait le vent et lentement quoique surement j’en oubliais jusqu’à leur existence tant j’étais avide de vie.

Un jour d’automne couvert de feuilles rousses, je m’arrêtais pour profiter encore et fut surpris de l’aspect de mes mains posées sur la table de marbre à l’extérieur d’un tendre café ensoleillé. J’étais devenu fort vieux me sembla-t-il.  Je consultais mon compteur à quinsas qui m’indiquait le chiffre incroyable de mille six cents trente-deux. J’avais plus de cent-vingt ans. Accaparé par mes occupations, j’avais dépassé le nombre de quinsas que je m’étais initialement octroyé et oublié par la Nature, je vivais, et vivais encore.

A peine avais-je pris conscience de ma condition que mon état physique se dégrada d’un coup, comme frappé d’incapacité immédiate. J’avançais lentement vers ma voiture pour reprendre le rythme effréné de ma vie, trainant mon corps dont je sentais qu’il devenait progressivement gazeux. 

Je n’atteignis jamais la porte de l’auto et disparus dans une brise opportune quoique terminale.

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