LES LETTRES DE LÉON


L’air, léger

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Lorsque tu tends la main et que déjà elle tutoie le ciel, as-tu conscience de la magie en cours ? Coincés dans cette étroite bande atmosphérique qui assure la paix de notre existence, entre la terre nourricière et le cosmos si aride, nous ignorons, à peine nés, nos liens avec le cosmos.

Quelle sensation plus exclusive y a-t-il que celle d’engloutir l’air à pleins poumons ? Boire une eau pure peut-être. 

Je m’étonne toujours et encore de constater comme nous méprisons ces deux actions de vie si fondamentales, respirer et nous hydrater. Cet air, si léger qu’il en existe à peine, si inodore et sans saveur que si nos poitrines ne se soulevaient nous en oublierions jusqu’à son existence. L’air, régulateur de nos humeurs, qui atténue nos aigreurs, alimente nos muscles, irrigue notre esprit de ses alluvions généreuses. Cet air qui lorsqu’il grossit se fait bise subtile, brise de terre, souffle bruissant, alizé régulier, tempête forcenée qui toujours alimente nos corps, insuffle à nos vies le bonheur d’être un homme sur une terre esseulée dans un univers si vide de vie.

L’air s’envole et se pose sur un arbre printanier, caresse ses feuilles qui frémissent, émues sous la caresse. Il glisse vers la terre, sèche les flaques de la nuit, exalte le parfum de quelque fleur encore endormie.

Sur la mer dont jamais le rythme ne s’éteint, ce matin l’air s’amplifie, s’élargit, s’arrondit jusqu’à tonner, nourrit les vagues pour qu’elles se brisent, fortes et pesantes sur une plage jusqu’alors assoupie. Il emplit les voiles, gonfle le génois, taquine le tourmentin et nous emporte au loin vers de nouvelles aventures aériennes.

J’observe, j’observe le vent qui ne se voit qu’au contact physique de l’autre, qui transforme et grandit sans jamais se laisser découvrir. L’essence de nos vies, l’air invisible est là, à nos yeux imperceptible, emplissant nos corps de sa vie, frôlant nos visages de sa douceur ou l’écorchant de sa furie, l’air est la vie.

Je pense à cela alors que la campagne hésite encore entre rudesse de l’hiver et renaissance du printemps. Je sais que le printemps l’emportera, qu’un air adouci soufflera bientôt avant que de bruler nos corps, assécher nos gorges, irriguées d’un vin rose et doux. L’air et la vie comme de naturels cadeaux nous entourent, comme une évidente banalité dont nous aimons ignorer la fragilité.

Pendant que je savoure le goût renouvelé de mes poumons qui s’emplissent, que je célèbre la vie qui revient de l’hiver, fatiguée mais ardente, pendant ce temps, à d’autres ce luxe est interdit.

Ils sont assis, cachés, enfouis pour certains, leurs visages maculés de poussière, leurs ongles sales, les yeux incrédules, ils n’osent plus respirer par peur de l’autre. L’air, dirait-on, ils ne font plus que l’exhaler en soupirs de répit avant que ne survienne le tonnerre du canon qu’accompagne le hurlement d’un vent artificiel. Encore et encore. 

Par-delà la distance qui nous sépare, je soupire en pensant à eux, je peste et j’invective. A mes propos en l’air répondent comme en écho les moulinets de nos sociétés. De l’air, du vent, de l’air encore. 

Loin, près, tout près du creuset de nos civilisations, il s’est arrêté ce soldat d’un ailleurs. 

Sur le tronc alangui d’un fragile bouleau argenté abattu par la fureur d’un obus ennemi, il s’est assis, a respiré le goût humide du champignon qu’une odeur légère mais reconnaissable annonçait avec subtilité. 

Il a posé son arme graissée sur ses genoux écorchés, a enfoncé sur ses oreilles rougies son rude bonnet de laine kaki après l’avoir ôté et passé sa main dans ses cheveux plaqués. De ses larges poches remplies d’un fouillis essentiel, il a saisi le paquet de cigarettes américaines qu’il avait promis de délaisser et son zippo increvable. La neige est partout et déjà là dans ce lointain si proche, sale, grisée de roues d’engins et qui colle à ses bottes. Il allume la cigarette et emplit ses poumons d’un air délicieusement vicié devenu si vite politiquement incorrect. Il s’en moque bien sûr et souffle une fumée fournie, épaissie par le froid piquant. Les volutes de tabac consumé se mélange à la condensation de l’air expiré dans un ballet réconfortant pour qui aime s’y retrouver. Du passé et de sa tranquillité ne reste que le bleu de ses yeux comme l’air dans le ciel parfois mélangé de mer. 

Quinze jours ont passé depuis qu’un homme lui a jeté ce fusil en lui souhaitant bonne chance et déjà il se sent vieux. 

Il a depuis cent fois manqué d’air, retenu sa respiration, tenté d’arrêter son cœur pour que l’ennemi n’entende pas le tintamarre des coups ardents qu’il fait parfois dans sa poitrine. 

Harassé, il a le souffle court à nouveau et parfois haletant d’un coureur épuisé, lui qui respire le même air que moi.

Moi, assis sur le tronc d’un bouleau argenté couché dans mon jardin et qui admire la voute céleste.

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