De tout temps, j’ai préféré le voyage à la destination.
La destination m’ennuie et s’il n’y avait de nouvelles et étonnantes femmes à découvrir avec lesquelles un nouveau destin pourrait se constituer, car les destins se croisent en des destinations justement appelées ainsi, pour tout dire, je n’irais pas.
Même s’il est vrai qu’en de nouveaux lieux, les yeux s’emplissent parfois de nouveaux plaisirs, associés à l’occasion au contact d’intellects pensants différemment, cela demeure néanmoins fort rare.
J’irais et j’exagère sans conteste car il faut bien décider d’où revenir, mais je repartirais sans doute illico.
Sans discussion, d’élégantes merveilles attendent le voyageur à Florence, Rome, Bali et partout en France, mais ce faisant, chacun oublie les villages et collines intermédiaires, le lent repos de l’âme au bord d’une rivière qui sans cesse hésite entre ruisseau et rivière, justement. Cours d’eau qui jamais ne décide puisque rien ne l’y oblige et c’est bien ce qui le rend beau.
Je déteste l’avion qui dans un inhumain fracas malodorant, prétend vous entasser en un endroit pour vous vomir en un autre après vous avoir, c’est suivant, régalé de jus de tomate ou assommé d’alcools brûlants ainsi que de pseudo cuisine microscopique.
Quel triste moyen de locomotion qui prive de liberté, de poésie, de temps utile, tout en prétendant nous en faire gagner, mais diable! Pour quoi faire?
Tartuffe! L’avion est l’incarnation de ce monde mourant: aller vite, pour rien, simplement parce que le pouvoir nous en a été donné et en détruisant tout sur son passage.
J’aime les trains, lents et qui grincent. Les couchettes le soir qu’enfin la société nationale des chemins de fer français nous a rendues après nous les avoir volées. Je regarde au travers de vastes fenêtres filer les paysages que parfois je tente de figer en bougeant la tête le plus rapidement possible. Les bois se fondent avec les champs, les collines s’élèvent, le soleil saute d’un champ l’autre. Les peintres impressionnistes sont à l’oeuvre, les couleurs dansent, le réel s’estompe.
Assise en face de moi, une femme qu’on dit entre deux âges, bien mise et qui pense ou se laisse aller à quelque rêverie répond à ma parole pour deviser simplement, calmement. La même en avion arborerait le masque crispé de la voyageuse qui tente en vain de masquer son angoisse.
Parfois, sublime délice, le train s’enroule entre les montagnes. La roche, à pic, sur son côté gauche, s’élève jusqu’à se fondre dans les nuages. Le précipice, insondable, plonge sur sa droite vers d’autres lieux à découvrir. En montant, car il le faut bien, il s’essouffle, ralentit, patine parfois mais passe toujours.
Tout est calme le plus souvent, le doux balancement des voitures incite à la sieste et nous y mêne quand bien même nous ne le souhaiterions pas. Ici, pas d’hôtesse qui nous explique en langage châtié, qui si l’avion s’écrase nous mourrons tous, sauf…. sauf si nous avons bien serré la ceinture et relevé les rideaux de plastique qui obstruent le peu de clarté perçant les hublots minuscules. Enfin c’est ce que j’ai cru comprendre avec mon ironie habituelle, car sinon pourquoi toutes ces procédures ridicules?
Mais au-dessus du train, au pinacle de la liberté il y a l’automobile. Pourvu que le chauffeur, le pilote, le conducteur, les attributs ne manquent pas, se soustraie à la meute autoroutesque qui tente d’appliquer à la voiture l’absurde logique de l’avion, pourvu que le conducteur le décide, il ira se perdre par les petits chemins. Il voyagera plus lentement, ballotté et guetté par les contributions indirectes vêtues de bleu marine dont les drones immobiles nous photographient dès que les conditions routières s’avèrent propices à l’erreur.
Mais il ira, aussi loin qu’il le souhaite, s’arrêtera ou décidera un détour mérité vers quelque auberge dont la lecture des spécialités déjà, fait saliver. Il dormira dans des hôtels anciens, pour certains bloqués encore dans les dernières années du siècle passé. Il découvrira pour les plus abimés que des vies existent entre deux péages routiers, entre deux aires de repos aussi sinistres qu’onéreuses.
Un retour sur l’histoire, la confirmation que tel saint ou chevalier courageux a bien vécu ici, l’émerveillement devant l’inutilité des châteaux de la renaissance et pourtant si indispensables. Le fracas des vagues régulières de l’océan sur les rochers à quelque faible distance du large ruban autoroutier sans que quiconque ne s’y intéresse. Car seul l’océan dans lequel chacun peut se tremper compte en ces jours crépusculaires.
Regroupés, près de l’accès aux flots tant espérés. Réunis en un petit amas de viande grasse sur quelques centaines de mètres alors que la plage s’étend sur des dizaines de kilomètres, ils attendent, que l’heure soit propice pour repartir, brûlés, tous ensemble, vers leur lieu, dit de villégiature.
Je laisse le son grisant du moteur thermique de mon auto, qui pour quelques années encore charmera mon oreille lors de mes déplacements lents. J’observe, un monde qui s’en va comme depuis toujours les mondes s’en vont.
J’irai manger ce soir à Charbonnières, là où les pieds-paquets sont inégalables.
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