Je t’emmène en arrière à une époque révolue comme toutes celles qui ont façonné le passé. Ni mélancolie ni abjection, je vais pousser un cri en provenance des temps aujourd’hui portés au pinacle et pourtant…
Pete est entré en studio, là où les autres déjà l’attendent. A vingt-cinq ans à peine, il est venu avec sa toute nouvelle Mercedes 600 Pullman.
Pas n’importe quel Pete en ce début de ces années 1970. Non, Le Pete. Pete Townsend l’essence spirituelle, le carburant apoplectique et tonitruant du groupe The Who.
Compositeur, guitariste, organiste à ses heures et récipient hospitalier de bien d’autres talents encore, il pousse le petit banc anachronique et s’installe au plus près de l’orgue pour l’entame du morceau qui va devenir mythique.
Après un moment de concentration, d’appréhension peut-être, ses doigts frappent les touches d’ivoire de l’inhabituel orgue Lowrey et lancent la légende du mythique Baba O’Riley.
Les notes s’envolent en studio, s’accumulent au firmament coincées par le plafond acoustique, lisses puis impatientes et mobiles comme un oiseau mouche qui cherche la fleur qui le gorgera de son nectar.
Le piano soudain intrusif, puis discret prépare l’arrivée tapageuse du meilleur batteur du monde, Keith Moon, surement ivre à cette heure mais pas encore mort de ses addictions et cela se sent! Keith joue t-il ou a t-il prévu de détruire cymbales, toms, caisse claire, jusqu’à la grosse caisse? La foudre craque et roule, le morceau choisit l’élévation et couvre l’horizon d’un ciel tourmenté avant que la voix phénomène de Roger Daltrey n’emporte le morceau vers son destin surnaturel.
Pete voulait exprimer la pensée du gourou Meher Baba dans sa musique? En quelques flamboyantes secondes le décor est planté, nous voguons sur des cieux sans acide, ni hallucinogènes prohibés alors même que la période s’y prête sans retenue.
La guitare remplace l’orgue atténué, la batterie continue à détruire avec méthode tout obstacle au son déchirant des caisses massacrées et Roger confirme en criant qu’il n’a pas besoin de prouver qu’il a raison, ni même besoin d’être pardonné. Dont acte…
Pete arrache les cordes de sa guitare avant d’engager la deuxième partie du hit qui démarre avec une rafale de batterie intersidérale. Le violon incongru dans un crack de rock nous prépare à l’irruption d’un staccato interminable d’instruments mélangés avant le grand silence!
Non d’un rocker!
Les cheveux hirsutes, café brulant au bord des lèvres, j’interromps la course rotative de la galette noire frappée d’une image en son centre, évocatrice du premier naufrage psychédélique de la journée.
La platine arrête progressivement sa course, le bras se lève et vient reposer son diamant sur son support aussi doucement que le morceau a été explosif. J’attrape le disque vinyle par ses bords en y imprimant doucement les paumes de mes mains pour éviter d’y déposer la moindre empreinte, poussière ou matière mal venue.
le majeur glissé en appui dans son orifice central, la partie charnue de la main sur son bord, je le glisse gentiment dans le cellophane intérieur de sa pochette en carton. Imprimé en son verso glacé et en couleurs délavées un groupe de quatre hommes s’écarte d’un bloc immense de béton en arrangeant les boutons en nickel de pantalons déjà à pattes d’éléphant. Les traces de leur méfait au bas du monolithe non identifié indiquent tout le mépris qu’ils ont pour la société… ou peut-être avaient-ils simplement besoin de faire une pause en route vers leur destination. Nul ne sait, en dehors de Pete Townsend qui déteste cette photo.
Bien que non adapte des gourous hallucinogènes de ces années là, je sais bien que ce morceau d’anthologie réveille sans dommage irréversible toute l’attention de l’auditeur. Il s’immisce intrusif et séducteur, agite les sentiments pour finalement orner ton visage bouffi d’une nuit forcément agitée d’une banane réjouissante.
Tu dormais ami?
Tu ne dors plus, gonflé d’énergie pour une journée d’errance sur les traces fantomatiques du guitariste sacré au bras largement rotatif.
Dans le quartier Shepherd’s Bush tu marches, en route vers Notting Hill, West Central London, 1971. Oui, le passé, easy baby…
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