LES LETTRES DE LÉON


Cireur d’âmes

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Le cireur de chaussures chez Harrods s’échine sur mes John Lobb déjà parfaites. Ce sont  symboles ridicules de l’homme qui a réussi, autant les chaussures que le cireur. 

Assis sur un siège de bois patiné par le temps et la cire, en hauteur, comme un maitre blanc obsolète et omnipotent, sur mon trône dérisoire, dominant mon esclave transpirant, j’observe les femmes qui déambulent dans le hall de marbre dont le grand « H » doré serti dans la pierre comme un joyau vulgaire marque l’entrée.

Une assistante asiatique vêtue en Miyake m’apporte un expresso fort et brulant que je pose sur l’accoudoir du fauteuil. Je lui demande un sucre, assez de cette dictature de la santé qui t’oblige désormais à consommer sans plaisir. 

Si je pouvais fumer, ce serait parfait, mais malgré le coût arrogant, presque insultant  de mes cigares, le refus de Mi-Yen, c’est son prénom, reste catégorique. 

Je continue donc à observer telle femme qui trottine sur des stilettos plus propices aux courtes sorties nocturnes qu’à la brousse urbaine diurne. L’altitude de la chaussure lui tend le mollet vers le haut, allongeant sa jambe déjà fort jolie dont sa grosse ceinture noire, ou sa mini-jupe, c’est au choix, ne cache rien. Son blouson blanc gonflé, hirsute, comme un caniche récemment toiletté contraste avec ses cheveux noirs, brillants, plaqués sur son crâne. 

Elle tourne la tête un instant , nos yeux se croisent, je m’efforce de ne rien mettre dans les miens, c’est tellement plus chic, un peu de mépris glacé, blasé de la part d’un homme qui a tout, enfin c’est l’idée que j’essaie de populariser.

Je tire sur ma veste Pulcinelli pour en rapprocher les bords , jette un œil à mon pantalon dans la même laine et j’évite de croiser les jambes pour ne pas en froisser le pli. L’homme continue à frotter, il a bloqué de grands cartons immaculés de chaque côté de mes chaussures pour éviter de tâcher mes chaussettes hautes et je pense pour me faire remarquer aussi, à la fin de sa prestation, qu’il n’a pas souillé les protections. Chacun sa mesure de l’excellence, je n’ai rien à redire à cela.

Une américaine platine, bibi penché sur le sommet du crâne, incarnation du rêve Lancaster, grande et svelte, elles le sont toujours, tout du moins à Londres ou Paris, vient d’entrer comme un souffle de vent, frais et fugace. Elle semble échappée des cent-un dalmatiens tant son accoutrement est original et la meute humaine qui la suit impressionnante. Chacun auprès d’elle s’attache à surveiller les environs, le nez chaussé de lunettes noires certainement inefficaces dans cette quête, comme si son existence était en jeu. 

Elle s’affole et se retourne lorsqu’une porte latérale claque. Un peu surjoué et je suis prêt à parier qu’elle n’est pas connue, ne risque rien ou qu’elle fait diversion pour une autre personne plus sensible. Et de fait, alors que mon esprit déjà se perd en conjectures toutes plus fantastiques les unes que les autres, Penelope Cruz profite de ce que l’autre concentre toutes les attentions pour s’élancer vers les escalators alors que deux gardes musclés de la première muse lui emboitent le pas avec ce qu’ils espèrent de la discrétion. 

J’ai envie de crier « Hey Penelope » pour que, surprise elle se retourne et me fusille du regard, de ce regard charbonneux qui même empli de surprise, puis de colère, doit nécessairement rester magnétique. 

Mais, de façon surprenante, même pour moi, je la laisse s’éloigner tranquillement, disons, sans générer d’émeute, ce dont je le sais elle ne me sera jamais reconnaissante.

La démonstratrice Hermès s’attarde à mes côtés, sourit, me propose quelques jets brefs de « Terre », son parfum vedette prétend-elle. J’accepte, alors que je ne porte aucun parfum si ce n’est celui, souvent changeant de mes conquêtes féminines. Elle est blonde, habillée de blanc immaculé, la taille serrée dans une ceinture d’anneaux métalliques ronds et argentés. Elle hésite sûrement entre infirmière clinicienne et doctoresse fantasmatique. Je prends les deux, l’invite à diner, lui demande son numéro de téléphone, fixe le lieu de notre rendez-vous auquel, je sais je n’irai pas car je suis déjà réservé.

Vous devez vous demander qui je suis, à faire lustrer mes chaussures et passer mon temps à admirer, critiquer, m’ennuyer à regarder ce que la ville a de beau à me proposer alors que déjà je regorge de tout et de toutes les attentions.

Je suis fils du nouveau monde, prince de la finance, roi au royaume de l’illusion, notoire fainéant mais diablement, oui diablement intelligent. Si malin que les autres me donnent l’impression de  vivre ailleurs, plus lentement. J’ai tout, plus encore, je suis jeune, je suis riche mais vous l’aviez deviné. 

Je n’ai pas tout pourtant, je n’ai pas d’âme, pas encore. Une âme, cela freine, cela émeut, cela soumet à des valeurs, pire, des hiérarchies.

Je n’ai pas le temps, pas encore, bientôt, peut-être.

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