Paal du Fourré de la Futaie est assis, la tête droite. Au bout de son long nez interminable sa truffe frémit au rythme des senteurs printanières poussées par le vent doux du matin. Son œil à moitié clos, paupières tombantes, glisse sur les reliefs au loin dont, je le sais bien, il ne distingue qu’une vague ligne floue. Parfois il se retourne et vérifie que je suis là à tremper mes tartines dans un liquide noir déjà couvert de miettes qui elles aussi semblent m’observer sans comprendre.
La table, posée dans le sable présent dès la sortie de la masure s’enfonce peu à peu. Les dunes empilées le long des anciennes clôtures qu’elles recouvrent déjà pour partie forment une barrière naturelle contre des envahisseurs passés de potentiels à improbables avec le temps. Nous sommes seuls désormais dirait-on.
Paal fin d’une longue lignée de chiens manipulés, adaptés qui va trouver son extinction dans peu de temps je crains. Moi, dernier d’une chaine plus longue encore et qui parvint à s’illustrer dans la bêtise comme aucun mammifère avant elle et sans doute après.
Si nous faisons abstraction du rude sentiment de se sentir les derniers d’une ère entière et révolue, force est d’avouer que nous nous sentons bien. J’ai protégé quelques centaines de mètres carrés afin que subsiste la terre, creuse jusqu’à trente mètres pour trouver une eau impure mais suffisante pour abreuver mes semis. Bien que strict carnivore, Paal a dû s’adapter à un végétarisme davantage contraint qu’idéologique. Après avoir refusé de s’alimenter, après avoir ressenti la faim, il a finalement accepté le gruau que nous partageons désormais, lui et moi à stricte égalité. Son organisme adaptable a d’abord souffert, son corps s’est affiné, puis comme tout bon mammifère qui se respecte s’est soumis aux nouvelles contraintes d’un environnement hostile. Au début, puis de plus en plus rarement d’autres animaux égarés se sont risqués à brouter nos cultures avant qu’embusqués Paal et moi ne les capturions pour en faire nos ultimes sources de protéines non végétales. Lors de rencontres plus complexes encore il nous fallut consommer de l’homme ou de la femme, sans discernement.
Bien que la chair en soit parfaitement acceptable, un reste de culpabilité nous a hanté, enfin moi surtout, avant que je ne parvienne à le surmonter jusqu’à même envisager de constituer un élevage de bouche constitué des derniers spécimens existants. La faim et l’adversité aplanissent bien des remords et des appréhensions mais cette irrépressible faculté qu’ont les hommes de parler rendait leur élevage sinon impossible, bien trop culpabilisant même pour deux vendredis perdus dans un océan de sable. Très vite, je décidais de mettre un terme à cette pratique et de conserver avec nous une femme, première vendredi que j’appelais jeudi par esprit de contradiction et que je choisis d’une ethnie dont je ne comprenais pas l’idiome afin de me soustraire aux éventuels reproches forcément justifiés qu’elle aurait pu me faire.
Les journées se succédaient toujours identiques, consolidation et extension du logis, culture du jardin, préparation des repas, captation des eaux souterraines et traitement de leurs impuretés visibles au travers de filtres d’un sable toujours plus fin, puis le soir, comme un spectacle reposant mérité, admiration du pâle soleil du soir, des cieux obscurcis, dans lesquels des myriades d’objets métalliques brillants et satellisés auraient émerveillé l’œil de celui qui n’aurait pas su à quoi ils correspondaient.
J’imagine que s’il n’y avait eu ces bubons infectieux et purulents répandus sur nos corps, ces kystes toujours grossissants qui déformaient nos visages, la vie aurait sans conteste était considérée comme légère et bienfaitrice. Cependant ils étaient là et envahissaient chaque jour davantage notre quotidien instable.
Les trois triangles noirs sur fond jaune dessinant trois triangles jaunes apposés sur des poteaux restés intacts aux quatre coins de l’endroit de notre villégiature sablonneuse n’avaient attiré mon attention que lorsque j’avais perdu l’usage de mes jambes. Je pris donc conscience sans pouvoir désormais me déplacer que j’habitais un espace qui me consumerait doucement jusqu’à disparition totale sans pouvoir m’y soustraire.
Je caressais Paal. Il me regarda de son seul œil valide et tenta de me lécher bien qu’il ait perdu sa langue depuis fort longtemps.
Je trempais ma tartine dans la chicorée rassurante, continuais à le caresser doucement en profitant de la douce chaleur rassurante de son bon regard de chien. L’espoir s’éloignait sans disparaitre entièrement me disais-je sans conviction…
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