LES LETTRES DE LÉON


La bonbonnière

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J’avais déjà un lourd pressentiment en sautant à bas de la 2cv qu’il venait de jeter, là, sur un passage clouté agonisant dont les repères cadencés d’acier poli achevaient de s’évanouir, usés par les pas incessants de l’activité humaine. J’étais inquiet alors que le moteur de la vibrionnante auto continuait sa vie derrière nous, d’autoallumage en autoallumage, toussotant un petit nuage intermittent mais irritant qui risquait de l’emporter pour toujours. 

Je reniflais de droite puis de gauche tandis que les effluves hétéroclites de mes congénères ou concurrents poilus s’élevaient de leurs supports urbains brulés des rayons d’un soleil alourdi par l’imminence de l’orage. Je trainais un peu, lançais la truffe dans l’air poisseux et crasseux de la ville pour freiner celui qui se disait mon maitre, parfois mon père, sans crainte du ridicule, chacun pouvant de lui-même noter le peu de ressemblance entre nous.

J’allais nu, le poil bleuté, lisse et doux propice au camouflage forestier. L’air altier, toute la noblesse du monde s’épanouissait dans la profondeur de mon regard à peine masqué par de lourdes paupières tombantes. Mes oreilles noires pesantes et interminables ajoutaient à l’aristocratie naturelle de mon état de chien d’élite. Mon nez, long, cyranesque et vibrionnant, emblème de mon état, me précédait d’une lieue, informé déjà des états que je trouverais après un quart d’heure de marche encore. J’exagère, certes, mais le fait est là sans mon nez, auguste, je n’étais qu’un chien de ville.

Lui filait vêtu de ces oripeaux qu’il disait à la mode sans que je n’en comprenne jamais ni le sens ni l’usage. Lorsqu’il allait nu, chacun l’ayant vu ainsi savait, compatissait et l’encourageait enfin à s’habiller. Il ne savait ni sentir, ni courir vite, ni sauter, ni marquer son territoire et pourtant il était du côté de la laisse qui indubitablement recelait les attributs du pouvoir. 

Il lui était impossible d’attraper une proie afin de la tuer de ses dents dans le bruit réjouissant du craquement des os de la bête. Un nez petit l’aidait avec peine à distinguer les odeurs répugnantes de celles agréables à ses récepteurs, ni plus, ni moins. Sa force physique rapportée à l’importance de son être aurait prêté au mépris si j’avais su rire avant, par crainte, de le dissimuler en un sourire.

Il dominait tout cependant, envahissant les paysages de ses déchets, les vidant de son appétit de tout, illimité, dévorant l’espace, effrayant ses ennemis bien inspirés de détourner leur chemin. A moi et à moi seulement, il donnait le gite, offrait le couvert, distribuait les caresses et les réprimandes et j’ai honte de l’avouer, je l’aimais pour cela. 

Comment avait-il anéanti le gorille au dos d’argent, aux mains puissantes, aux crocs menaçants, le lion aux dents acérées enfoncées dans le cou innocent des gazelles? Comment retenait-il les eaux, creusait-il les montagnes et qu’allait-il faire une fois cela accompli sur l’autre versant? Autant de mystères qu’aucun animal à sang chaud n’avait encore éclairci se contentant d’échapper à ce prédateur aussi cruel qu’insignifiant. 

Mais cela, c’était pour les autres. J’y pensais, parfois, le ventre offert aux flammes léchantes du poêle brulant. Il y avait fort longtemps, d’antiques lignées de chiens, mes ancêtres, avaient choisi la collaboration et mon espèce s’en trouvait mieux lotie que bien d’autres.

Mais aujourd’hui, j’étais inquiet. Nous n’étions pas sur le chemin du tortionnaire vétérinaire auquel parfois il me livrait. Il ne s’agissait donc pas de la crainte de cet énergumène qui sentait le goût de mille chiens et d’autant de chats qui s’entremêlaient dans ses vêtements de travail. Nous étions bien loin du chenil où parfois il me déposait pour chasser ailleurs des proies toujours plus rebelles, j’imagine…

Je trottais derrière lui, emporté par ses pas pressés qui le guidaient vers un endroit de lui seul connu. Nous passions devant la parfumerie, échoppe satanique qui vendait des leurres odorifères afin de dissimuler les senteurs faibles mais naturelles des hommes. Plus loin, le pharmacien proposait des poisons puissants afin d’éradiquer de petits animaux invisibles qui nuisaient à notre santé à tous. L’homme m’avait expliqué un jour. Mais pourquoi fallait-il que les remèdes de la femme en blanc soient amers, secs et irritants? Un autre casse-tête qui n’encombrerait pas longtemps mon esprit.

Nous laissons l’attirante boulangerie derrière nous, puis la subjuguante boucherie dont le souvenir hantera mon cerveau cette nuit encore. Je feindrais bien de boiter afin de m’alanguir un peu devant la devanture de l’auguste débiteur de jambons mais ayant déjà fait de même la semaine dernière je crains que le patron ne s’en souvienne. 

Je trottine. D’une oreille, puis de l’autre, je salue Esmeralda qui passe attachée à sa maitresse dont je sais que son charme accompagne le patron, parfois. Mais il continue, tourne à droite et sans s’arrêter entre dans l’échoppe qui sent la lessive, la peur, l’eau, la mousse et le parfum bon marché.

Sois sage Hector dit ce traitre qui vient de m’attirer chez l’incorruptible toiletteuse virevoltante.

Tiens-toi bien et laisse là ôter cette odeur de soudard des Carpates que tu entretiens depuis plusieurs jours. Là mon beau, je reviens.

La lauréate du prix de la niaiserie s’approche et de sa voix doucereuse me cajole. Je ne l’aime pas et afin de l’effrayer je gronde un peu, je soulève mes babines et lui révèle mes canines, longues, acérées et dangereuses. Mais elle rit et caresse ma tête car elle sait bien que je ne m’en sers que pour arracher aux os quelques restes de cartilage rebelle. Alors je baisse la tête avant qu’elle m’asperge l’occiput d’une eau douceâtre qui éloigne à jamais les parfums de mes aventures forestières. Elle frotte, fait mousser, rince, sèche puis, horreur des enfers canins, m’asperge d’un alcool qui sent la mort ou le chat, je ne sais plus tant tout est confus.

Tu es prêt minaude-elle, fière de ses exactions criminelles sans doute. Le patron va revenir et m’emporter, c’est sur, lui satisfait, moi pétri de honte.

Qu’il se rassure, dans deux heures j’aurai enfilé de nouveau mon costume champêtre tant je sais bien où se trouvent les sources subtiles du camouflage canin. Pourvu qu’avant je ne croise pas Esmeralda.

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