Je pose mon regard blasé et observe ce fossé désormais partiellement comblé de boue par de récentes inondations et dans lequel de petites poches d’eau retenue forment un étang mince et étroit qui s’étend sur quelques mètres.
Madame Grenouille, désoeuvrée sans doute, fatiguée ou mal informée décida voici quelques jours d’y abandonner ses oeufs qui au fil des levers de soleil se sont transformés en têtards noirs, à peine plus gros qu’un petit pois aquatique. Dans un petit nombre de jours tous identiques, leur queue raccourcira puis disparaitra, leur corps enflera et de nouvelles couleurs plus propices au camouflage prendront la place de cette uniformité nocturne.
Les voici, frétillant du derrière qui s’ébattent en petits groupes à la recherche de nourriture sans doute, tant il est vrai que nait la vie, que les individus se regroupent et cherchent sans relâche à éteindre cette sourde crampe qui vrille leur ventre à intervalles réguliers.
Les apprenties grenouilles s’égaient et batifolent dans un univers pas plus haut qu’une main d’homme posée à plat, pas plus long que deux baguettes posées bout à bout. Je ne sais si déjà ces petits êtres ont conscience de leur existence et de l’étendue du monde qui les entoure ou même si ils disposeront de ce don et de cette malédiction mais je songe que d’un geste anodin de ma part, je pourrais supprimer l’infime obstacle de terre qui empêche l’eau de retrouver son cours habituel, anéantissant se faisant, un monde, un univers dont la stabilité, un instant plus tôt paraissait éternelle.
Les têtards ne m’ont pas remarqué bien que je sois là, très haut, planté tout au dessus de leurs vies m’interrogeant sur mes intentions et l’inéluctable catastrophe que représenterait la moindre de mes interventions.
Je trempe la main dans l’eau à quelques centimètres d’un « grenouillot » plus téméraire que les autres, forme une vague infime qui le submerge, tandis que de l’autre main et derrière lui, j’agis de même. Ne lisant pas leurs pensées je comprends à leur comportement que la peur l’emporte et que toute la technologie de l’univers n’y pourra rien; lorsque chacun comprend son impuissance, il ne demeure que la capacité de subir.
Les stoïciens me reviennent en tête avec promptitude et j’essaie de convaincre les apprentis batraciens à travailler leur esprit sur leur acceptation de ce qu’ils ne peuvent pas changer plutôt que de se blottir les uns contre les autres et pleurer en imaginant je ne sais quelle intervention supérieure qui pourrait les soustraire à ces instants embarrassants.
Comme s’il y avait plaisir pour quiconque à l’esprit dit supérieur à voir les choses se passer sans encombre alors que l’agitation engendre surprise, surpassement de soi et créativité, remède à l’ennui…
Comment donc, diront les plus opiniâtres et observateurs, confondre viles grenouilles et nos si beaux philosophes grecs? Nous comparons bien nos misérables actions aux intentions de Dieux supposés… Permettez que je me permette.
J’essaie encore de convaincre mes amies barbotantes mais vois bien que la communication s’interrompt là ou la compréhension n’existe pas ou pas encore. Bientôt elles sortiront de l’eau créatrice, deviendront terrestres, reines d’un univers minuscule qu’elles imagineront grand. La nuit, elles bruiteront de leurs gorges déployées comme pour dire aux autres mondes, voyez comme nous existons, et voyez comme nous disposons de cette mare.
J’abandonne l’idée de briser le petit barrage qui changerait tant à leurs vies et pour montrer ma magnanimité et ma puissance, j’ajoute d’un arrosoir abandonné à proximité quelques litres d’eau de ma corne d’abondance.
Je vois, ou peut-être l’ai-je espéré si fort, quelques têtards lever leur tête et tendre leurs yeux avec admiration vers ma présence rassurante.
Laisser un commentaire