LES LETTRES DE LÉON


Le train du temps

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La longue locomotive P214, hurlante, auréolée de vapeur et d’escarbilles brulantes qui dépassent en furie le tender empli de charbon freine avec frénésie de ses quatorze roues d’acier sur la voie détrempée de pluie verglaçante.

Elles patinent, se bloquent, crissent, crient, redémarrent pour quelques tours, se bloquent à nouveau tandis que le convoi glisse avant de s’arrêter dans une plainte sourde et longue. La locomotive à l’arrêt respire et souffle lourdement, tremble comme un gros chien fatigué par sa course, expectore, siffle. 

Le chauffeur, casquette bleue noircie, enfoncée jusqu’aux oreilles, foulard rouge remonté jusqu’au nez, lunettes vissées sur les yeux, passe la tête à l’extérieur pour vérifier ce qui l’a poussé à arrêter la course de sa machine. Il ne sait plus, mais un pressentiment l’y a poussé, aucune raison objective pourtant. Il est surpris, cherche, soulève sa casquette d’un doigt sale, gratte sa calvitie naissante, s’interroge encore.

Quelques passagers désorientés, ouvrent la porte d’acajou ouvragé de leur compartiment, descendent deux marches vers la voie, s’interrompent, saisis de froid. La neige accumulée le long des rails monte formant un mur de glace qui sinue dans la forêt vers la destination finale du convoi désormais immobile, si ce n’étaient les lentes vibrations qui de loin en loin le parcourent en soubresauts légers.

Derrière la vitre pâle de mon château avachi, au premier étage, je les observe à quelques dizaines de mètres, désoeuvrés, regardant de tous côtés comme si une main supérieure les avait plaqués au sol, interloqués, pour quelques uns, les plus fragiles sans doute, déjà apeurés. Les portes entrebâillées se referment et chacun attend que le sort qui les a immobilisés là décide de relancer la machine à l’avant.

Le givre sur ma fenêtre s’épaissit soudainement, craque, gonfle encore, puis fond, s’évapore, le carreau redevient transparent tandis qu’à l’extérieur les prés se couvrent de fleurs jaunes et blanches aussitôt nées aussitôt mortes. A l’intérieur du train je distingue les pâles figures des passagers qui s’agitent en tous sens tels des marionnettes qu’on secourait sans intention. Les feuilles des arbres tombent à foison en bruissantes volutes et déjà les arbres sont nus eux qui dans le froid se défont de leurs vêtements, puis le printemps revient et plus vite encore l’été, l’automne. Dans le train des hommes hurlent ou se défigurent aux fenêtres dans des cris inaudibles, le chauffeur et son mécanicien ont tenté de descendre et gisent allongés au bord des roues avant de l’engin. 

Passent l’été, l’automne, l’hiver, le printemps, l’été, plus vite, toujours plus vite et à l’instant finalement indiscernables. 

Les enfants aux fenêtres grandissent. Une jeune fille accoudée au bord devient une belle jeune femme, une femme rebondie avant que sa chevelure ne se grise et qu’elle ne s’affaisse puis disparaisse. 

Je tourne avec difficulté la tête vers l’horloge antique au mur de mon salon dont les aiguilles chauffées à blanc, tournent et virevoltent en vrombissant.

Je concentre mon attention sur les fenêtres vides du train, les restes épars de quelques vies humaines abandonnées là avant de sentir le ralentissement de la vie autour de moi et que ne s’ébranlent lentement la locomotive et ses wagons dans un long sifflement strident avant de disparaitre au creux des arbres, au loin. 

Bientôt, la scène s’estompe dans ce qui semble un songe et je souris au pouvoir de l’imagination avant de retourner à mes occupations et de passer devant le miroir ou se reflètent les traits d’un vieillard terminal que je ne connais pas.

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