LES LETTRES DE LÉON


La fin n’existe pas

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Les gens disent souvent de lui qu’il parle aux femmes mais ne les fait pas s’exprimer, qu’il les exalte mais ne les écoute point. Cela est vrai, sans doute. Quel homme cependant pourrait prétendre connaître la femme, comme s’il n’y en avait qu’une, ou même connaitre l’autre, plus généralement?

Il est si difficile de se comprendre soi-même, lorsque deux, au moins(!) individus s’écharpent sans cesse en cet intérieur insondable, si fécond. Parfois une meute de « moi » se déchirent, occupent son esprit tour à tour, pire encore, simultanément et inventent d’impossibles histoires, des contes, des variantes burlesques ou terrifiantes dont il ne croit pas être à l’origine. Mais pourtant.

Quelle place alors pour l’autre, fut-elle proche, une inspiratrice, l’ombre d’une vie ou sa lumière. Il en est là de ses considérations matutinales, assis sur l’un de ces hauts tabourets tout en observant celle qui ce matin, comme chaque jour que le soleil inonde s’est assise sur sa jambe repliée sur la chaise de cuisine. Son café fume et quelques volutes translucides disparaissent dans sa lourde chevelure brune qui lui cache le visage ne laissant paraitre que sa main d’ivoire rare qui régulièrement, alimente une bouche avide de tartines beurrées. 

Elle a sur elle cette odeur douce de la nuit, de chaleur douillette et de tendresse que déposent les étreintes sur les amoureux endormis ou les amoureux éternels. Ses traits détendus ne laissent rien prévoir des vicissitudes planifiées de la journée. Il sent bien qu’elle réfléchit mais à des considérations si futiles que parfois elles apportent un sourire sur ses lèvres minces naturellement parées de rose doré. Lui aussi sourit de la voir heureuse, pensive, radiante.

Il pense qu’il l’aime depuis longtemps, que dans chacun de ses mouvements il retrouve cette passion qui l’a séduit, dans sa moue, la dérision qui l’a conquis. Cela n’est pas femme banale et s’il était artiste, il l’appellerait sa muse.

Elle attrape le journal, habitude qu’il lui a transmise sans doute, toujours abonnée au Monde, elle feuillette la masse d’informations comme on fouette une crème afin d’en extraire une mousse onctueuse.

Elle soupire un peu, ses traits se durcissent, sa bouche se plisse sans aucun doute. Furtivement, sa main tapote le comptoir de bois de chêne qu’il a eu tant de mal à poser et sur lequel, maintenant, elle laisse glisser sa main, en souriant à nouveau, comme pour en tester la finesse.

Elle se lève, se déplie, étire son long corps souple et si beau, celui qui pour toujours est ancré dans son esprit et dont chaque détail fait frémir ses doigts de bonheur. Elle sort, passe devant la photo qui les représente, un soir, à Séville, Plaza de Los campos, l’atrappe puis la repose lentement et monte les escaliers rapidement, jusque vers sa salle de bains avant que des larmes ne la surprennent.

Lui la regarde s’en aller, toujours un peu plus loin. Il se pose sur une marche, observe ses mains chaque jour plus transparentes, tente de faire du bruit, de l’appeler, de susciter son intérêt. 

Mais que peut-on attendre d’un mort indiscipliné qui traine un peu avant de disparaitre à tout jamais?

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