LES LETTRES DE LÉON


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Les flammes d’un feu de novembre lèchent et se délectent de leur repas de bûches de chêne alanguies dans l’âtre, surprises par l’accroissement progressif de la chaleur qui bientôt contribuera à les ronger jusqu’aux cendres.

Fango, le chien bleu, a posé la tête sur la fraicheur du carrelage, le corps et les pattes sur le tapis de laine, exposés aux brûlures lointaines de la flambée, un sourire d’extase suspendu aux babines que ponctuent de petits râles disparates de plaisir non dissimulé. De temps à autres, alors que ses yeux s’ouvrent à peine et qu’il rencontre ceux de l’homme Fango agite la queue, avec douceur, tout au bonheur de son confort.

La collection de coquillages multicolores posés au dessus de la cheminée, sur le marbre blanc de son manteau bruissent doucement des sons de la mer, toujours renouvelés. 

Vaincu par les bises répétées du nord, essoré de pluies qui l’ont rendu piteux le jardin abandonne l’automne et se prépare sans enchantement à l’hiver et son cortège de rudesse désarmante. Comme pour tout oblitérer, Art Mengo égraine sa mélancolie de sa belle voix éraillée étonnamment méconnue sur la stéréo Tivoli dont la chaleur des graves installe encore davantage l’impression de cocon préservé.

Deux vieux amants assis côte à côte observent le chien, le feu, la pluie qui frappe doucement à la fenêtre mais qu’on devine glaciale. Ils sont plus âgés qu’on ne peut compter sans doute, suffisamment pour qu’ils aient décidé de n’en plus parler. 

Assise bien droite, ses cheveux un peu ternes relevés en chignon, elle regarde en coin de son oeil bleu fatigué celui qui l’accompagne depuis si longtemps qu’elle se demande même s’il y a eu un début, comme si leur vie était un univers parallèle, antique. 

Lui, du bout des yeux, lui dit encore et toujours, à l’économie, qu’il l’aime comme au premier jour, car bien sur il y eut un premier jour. De sa main, dont la peau étrangement sèche devenue trop grande se plisse sur le dessus il caresse sa joue pour attirer son attention. Il a tenté de charger son geste de toute l’émotion et davantage encore qu’il ressent toujours en sa présence. Lorsqu’il y pense, car lui y repense, lors de leur rencontre en ces années de tous les possibles et où les questions étaient bien moins nombreuses, il a souvenance que son corps se fendit en deux, de même que celui d’Agathe puis se reconstitua chacun emportant sa moitié de l’autre. Depuis, tels des enfants qui jouent un rôle, ils se rapprochent pour se reconstituer, fondre et fusionner dans le silence, les mots depuis fort longtemps n’ayant plus aucun sens.

Elle se retourne enfin, un peu, lui rend des yeux son amour, écarte imperceptiblement les lèvres pour sourire et l’emplir de joie.

Dans le silence sonorisé de la pièce, la confiance s’est installée depuis fort longtemps, Antonin tire un peu sur la couverture pour recouvrir les jambes d’Agathe. Il lâche son journal, se lève, regarde par la fenêtre, se désole du temps, rêve de chaleur douce pour réchauffer son corps comme un lézard s’abandonne au soleil sans jamais s’oublier totalement. Le feu a beau assécher l’air, remonter la température de quelques degrés agréables il sait bien que leurs corps ne parviennent plus à enmagasiner la chaleur. Antonin se retourne et considère sa femme, celle dont il n’a pas vu le visage se polir avec le temps, les mains s’allonger et mincir, les pas hésiter, la voix s’érailler parfois, le corps se flouter imperceptiblement. 

Il s’en moque, ne connait que cette femme d’il y a mille vies qui le fit irrémédiablement chavirer, sans retour pour son bonheur et le sien croit-il.

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