J’avais neuf ans. Je marchais à larges enjambées malaisées pour suivre les plus grands et m’efforçais même, parfois de les dépasser un peu.
Après douze mois, parvenant à l’âge de dix ans, j’atteignis cet état auquel chacun inaugurait le fait de porter désormais deux chiffres qui pour quelques rares individus se transformeraient un jour, lointain, en trois.
J’avais grandi en une année l’équivalent de plus de dix pour-cent de mon âge révolu. Cette prouesse, malgré des efforts aussi répétés qu’absurdes, je ne parviendrais jamais à la renouveler et cela ne laissait pas de me fasciner.
L’été, quand le roi des cieux se consumait plus fort encore j’allais par les chemins avec mon chien. Je me promenais en quête de surprises, une longue paille odorante fichée au coin du bec, tapant quelques cailloux secs qui avaient le malheur de croiser mon chemin. Je pataugeais dans les fossés qui menaient à la mare, chez Maurin, où des grenouilles, par centaines, apprenaient à s’ennuyer, assises au bord de l’eau et se contentaient d’y plonger à mon approche.
J’avais décidé très tôt, sans savoir qu’il n’y avait pas de choix, que je ne serais pas l’un de ces animaux mous et ennuyeux dont l’équivalent existait chez l’homme.
Afin de se rapprocher au plus près de leurs pitoyables congénères batraciens, certains, les plus fortunés sans doute, se construisaient des piscines qui, je crois, leur rappelaient la mare dont ils ne disposaient pas dès la naissance.
Ferchaut qui était bête mais savait beaucoup m’avait dit qu’à sucer des pailles sur lesquelles des chiens ou pire encore avaient surement uriné, je finirais par avoir des boutons autour de la bouche. Il l’avait lu disait-il dans le Chasseur Français et me l’avait rapporté dans un langage plus cru que je n’aime pas reprendre à l’écrit.
Je savais qu’il mentait bien sur car il n’avait jamais sur ni lire, ni écrire, ni rien retenir. Il n’empêche que des boutons, j’en eu et de nombreux là où je suçotais cette paille pour me donner un air. L’année d’après, je choisis de porter un chapeau dont je connaissais l’origine et qui me faisait paraitre vieux, ce qui était sa seule raison d’être en ce temps ancien.
Lorsqu’il pleuvait, après les moissons, les quelques centimètres de tige qui restaient avant que le paysan ne retourne la terre sentaient bon, de cette odeur que je ne perdrai pas mon temps à te décrire si tu es citadin, attendu que comme tes congénères tu n’as plus d’odorat. Je ne t’expliquerai pas davantage comme elle était bonne la soupe froide de tomates que me faisait ma mère l’été et qu’elle accompagnait d’un large morceau de jambon sec sur un énorme morceau de pain croustillant.
Je ne t’expliquerai pas car tu ne mangeais que du plastique et du carton, dans lesquels une usine avait déposé un contenu pré-mastiqué qu’à ta place je n’aurais pas mangé, préférant déchirer de mes dents sans doute le plastique plutôt qu’avaler le contenu insalubre qui s’y trouvait. Mais le savais-tu, toi qui en arrivant début juillet était pâle comme la mort, sentais la mort, tant et tant que là où tu passais, les fleurs mouraient, subitement. Je l’avais vu dans un film d’ailleurs, où le héros, vêtu d’une cape noire te ressemblait à tomber par terre si ce n’est les dents, que tu n’avais pas assez longues.
Tu venais début juillet, avec tes parents, pâles eux aussi, ta sœur, une peste qui voulait toujours s’immiscer et qu’on mettait parfois toute une matinée à perdre avant de feindre de l’avoir cherchée partout. Tu avais un an de plus, elle, mon âge et toi et moi étions devenus amis par intermittence deux mois tous les douze, comme une lune qui ne se serait montrée qu’à intervalle régulier mais tout aussi prévisible.
Tu serais là dans deux jours avait dit mon père. Le tien l’ayant appelé, nous étions partis tous deux chez toi ouvrir les fenêtres, éloigner les habitants importuns de l’hiver, araignées, mulots, vérifier que tout fonctionnait avant que Marie ne vienne tout nettoyer. Une fois de plus, nous avions tondu le gazon, éloigné les hérissons, élagué les arbres gênants. Tout était prêt.
Bien que je sachant feindre l’indifférence avec brio, je vous attendais ce jour-là depuis le midi, la casquette rabattue sur l’œil le dos appuyé au tronc d’arbre en hauteur là d’où je pouvais voir loin, jusqu’à ce que mes yeux ne voient plus.
Je m’étais endormi pesamment et sans le bruit de l’auto j’aurais grandi là sans doute avant de me réveiller. Ton père et ta mère sont descendus de la longue limousine noire, ta mère, sur la tête portait un chapeau avec une plume si longue qu’elle avait dû lui apprendre à se plier quand elle entrait dans l’auto.
Puis je te vis, plus grand, moins que moi toujours mais plus grand. Ta sœur n’était pas là pourtant et je vis sortir une femme, jeune, vêtue d’une longue robe bleue légère, une femme incontestablement. Rousse, élancée et dotée de ces générosités dont les femmes disposent mais qu’elles ne partagent qu’avec parcimonie. Elle cherchait des yeux semblait-il quelqu’un, ou quelque chose.
Elle était belle aussi et ses yeux enfin me trouvèrent sur mon arbre et alors que leur regard m’atteignait, je compris que c’était ta sœur. Je sautais de l’arbre le cœur battant en pensant que cette année, l’été serait différent.
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