LES LETTRES DE LÉON


Sirène et si peu d’aventures

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Autrefois c’est un fait, dans une antérieure vie rafraichissante, océanique et tonique dont je n’ai que quelques souvenirs épars, je fus triton, époux marin de la sirène dangereuse, chasseresse de marins tendres et délicieux mais égarés qu’elle attirait de son chant envoutant.

Car il est un autre fait parmi tous les faits de cet univers que dans le couple siréniforme c’est l’épouse qui non seulement prépare le déjeuner ce qui est connu déjà mais par dessus tout s’occupe de l’art de l’attraper. 

Pendant ces instants intenses et riches en effluves sanguins, le mâle tout entier dévoué à la reproduction ou à sa tentative s’épanouit dans le plaisir en omettant de participer à cette curée par lui quelque peu méprisée.

Volubile, guilleret, volontiers léger et d’humeur égale, le triton s’efforce de plaire à sa belle et cruelle partenaire, voilà qui l’occupe de tout son temps. 

Lorsque vint le jour de me distinguer, j’ai, quant à moi et pour lui faire honneur opté pour une de ces moustaches recourbées et cirées du début de l’autre siècle que j’avais vue je crois sur un des malheureux passagers du Titanic. Alors que je me rafraichissais sous ces latitudes piquées d’étoiles glacées, j’avais assisté au naufrage merveilleux alors que beaucoup d’entre eux de même espèce se débattaient, bras et jambes agités, cris et pleurs mélangés dans un vain combat contre le froid.. 

L’homme qui attira mon intérêt comme le serpent attire la mangouste gisait au milieu des siens, tout raide déjà du froid glaçant de l’océan calme, le regard fixe une dernière fois et pour l’éternité en deux lapis lazuli ternes et éteints. Mais aussi, que Diable allaient-ils tous faire dans ces contrées s’ils ne supportaient point quelque différence de température que ce fut? Un autre fait, mystérieux celui-ci. C’était une espèce bien étrange que ces humains fragiles qui se répandaient partout sans hésiter à se mettre inutilement en danger et ce de façon répétée, maladive sans doute?

J’avais trouvé ce passager homme fort élégant sans doute et m’étais dès lors tenu à cette moustache digne qui enjolivait ma moitié humaine alors que je continuais à entretenir le brillant des écailles vertes de ma partie inférieure en les nourrissant d’huile de foie de morue. 

Nous avions, je m’en souviens par ailleurs, ce jour là et ceux qui suivirent déjeuné et diné si copieusement sans effort, ni chasse, ni chant tels des cueilleurs de ce que l’océan généreux voulait bien nous fournir. Et cette nuit du quatorze au quinze janvier mille neuf-cent douze fut en tous points alimentaires mémorable et se raconte encore de bouche de sirène à oreille de sirène cent ans après m’a t-on confié.

La sirène, encore un fait sans doute, réduite à ne fournir que le  repas s’ennuie t-elle? Regrette t-elle de ne connaitre que rarement l’insouciance dont son compagnon jouit sous le soleil de toutes les saisons, l’onde salée glissant doucement sur ses peaux épanouies? 

L’histoire ne l’explique pas mais cela pourrait constituer encore un fait; la sirène un peu aigrie ne s’en prendrait aux marins que pour cause de profond ennui, dans la recherche d’une aventure inconnue.

Mais par dessus tout, nous étions libres, nous nagions sans retenue ni danger des mers chaudes équatoriales vers les mers froides boréales sans nous épuiser. 

Nous ne nous connaissions aucun ennemi tant nos femmes inspiraient la terreur. Au moment où j’écris ces mots, des années, plus d’un siècle plus tard et alors même que je ne suis plus une sirène je me remémore que si, bien sur nous avions un ennemi qui seul osait nous affronter.

Je revoyais alors sans netteté, mais suffisamment précisément pour me remémorer la scène, les mâchoires prodigieuses d’une orque se refermant sur la poitrine de ma sirène alors qu’elle essayait en vain d’arracher de ses dents pointues quelque organe vital de l’animal magnifique. Hélas, pour elle, l’orque l’emmena dans de grandes profondeurs où ses organes broyés par la pression de l’eau, elle périt, dans de grandes douleurs sans doute et disparut à jamais.

Étonnamment et à l’encontre des usages de notre espèce, je ne ressentais que peu de peine et savais que j’oublierais vite celle à qui l’on m’avait donné dès notre naissance. 

Je partis sans regard pour le passé vers des mers plus chaudes et sus alors qu’un jour mon esprit trouverait asile dans l’une de ces créatures qui se pavanaient et se drapaient d’une humanité qui correspondait précisément à l’inverse du comportement qu’elles observaient. 

J’avais du faire quelque chose de mal, c’est un fait.

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