LES LETTRES DE LÉON


Architectes de l’échiquier

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Le Temps allait dans le plus simple appareil, s’étirant et s’alanguissant le long du fleuve de l’éternité, regardant passer la vie, les étoiles et les printemps, ne montrant que peu d’intérêt pour les hivers, l’érosion et les fins de quelque nature qu’elles soient. 

Se croyant immortel, mais qu’en savait-il?, il ne goutait que fort peu tout ce qui pouvait remettre en cause, même symboliquement l’étendue de son pouvoir par nature infini.

Des amas d’étoiles bouillonnantes s’allongeaient dans le cosmos  d’encre badigeonné formant des galaxies tournoyantes, autour de leur centre et s’éloignant déjà les unes des autres à des vitesses qui n’affolaient que les hommes.

Des planètes géantes gazeuses écrasaient tout se qui se présentait à leurs surface et vivaient avec regret leur existence d’étoiles ratées. D’autres, rocheuses et aqueuses s’essayaient à de multiples expériences chaque jour plus complexes, inventant les plantes inanimées, des rochers fondants puis durcis, des molécules qui l’on ne savait comment s’étaient, un matin d’avril, je crois, mariées ensemble pour créer ce qui fut appelé la vie. Puis cette vie s’affermit, domina, engendra des espèces spécialisées, que la légende dit-on nomma enfin intelligentes, quand bien même de nombreuses polémiques subsistaient quant à la signification exacte du mot intelligence, mais c’est une autre aventure.

Le Temps avait accompagné, sage mais résolu ces changements colossaux, universels, variés et incontrôlés. Que cherchait-il, quel était l’objet de son existence, en avait-il conscience lui même. Les êtres intelligents qui avaient appris à le côtoyer voyaient en lui, pour certains un ennemi invincible, d’autres dont l’existence s’étirait sur des millénaires ou davantage encore notaient à peine sa présence et pour ceux qui s’en étaient donné compte il le considéraient comme l’architecte patient d’un destin en construction. Cependant si le temps n’agissait pas, force était de constater que toujours il était là, irréductible usant les uns, anéantissant les autres sans même engager la moindre action néfaste envers qui que ce fût. Etrange manifestation d’un invisible dont on ne pouvait nier les effets sans jamais comprendre les causes.

Ce soir là, le temps a invité la Mort son principal collaborateur comme il se plait à le faire, de temps à autre, sans vraiment que le rendez-vous soit formel entre ces deux créations surnaturelles.

Le Temps qui autrefois créa la Mort suivant un éclair de génie et répondant ainsi aux encombrement de toutes sortes que son accumulation engendrait se flattait de recevoir à diner sa créature dont le calme et la sérénité l’apaisaient, les très rares fois où un doute l’assaillait.

Invitée à huit siècles et demi, la Mort se présenta comme à son habitude très précisément au coup marquant la demie du siècle. Elle leva les yeux sur la grande horloge sur laquelle les héros terriens  antiques assaillaient les aiguilles pour freiner leur courses, sans succès. Les uns succédant aux autres ils tombent de la grande hauteur du temps alors que de nouveaux hercules gravissaient la montagne du Temps pour affronter leur ennemi héréditaire. 

Vêtue de noir Dolce & Gabbana la Mort regarde son reflet dans l’étain poli de la porte, son costume parfaitement ajusté à sa haute stature  se marie à la perfection avec ses bottines Chelsea de chez Jean-Baptiste Rautureau, mais on dit Jean-Bat. 

Elle se réjouit d’avoir laissé chez elle ses outils métalliques et si caractéristiques fantasmés par les hommes mais qui hélas nuisent tant à la prestance de son allure.

Le Temps l’accueille au bout de longues attentes qui pour lui ne comptent pas et la serre dans ses bras avec une affection appuyée. Quel autre ami a t-il? 

Si la Mort a fait quelque effort vestimentaire calculé, le Temps a choisi de laisser varier en permanence son vêtement usant de son pouvoir d’accélérer les évènements dans un tourbillon de minutes, mois, heures mélangés. 

La Mort s’assoit, écoute le Temps lui expliquer ses craintes quant aux récents efforts de ces maudits terriens décidément bien turbulents. Voici qu’ils se sont mis dans l’idée que la vitesse de la lumière pourrait être dépassée, le temps arrêté, voire inversé pour peu que l’on y mette les moyens. La Mort partage son inquiétude ayant subi, il y a peu encore les assauts de tueurs terriens qui ne reconnaissent plus son côté inéluctable mais prétendent en allongeant la durée de leur vie justement lui échapper à jamais.

Ebranlés dans leurs croyance, leurs certitudes lézardées, les deux acteurs incontournables de la la Vie et l’Univers réunis se quittent après de longues bacchanales sans noter au passage chez l’un et l’autre cet imperceptible soupçon de transparence qui désormais les habite, prélude à une disparition totale?

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