LES LETTRES DE LÉON


Liberté, … , Fraternité

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« En amour, les mendiants et les rois sont égaux ».

Bazar indien.

Un air boudeur posé sur sa bouche habituellement gourmande, Shiraz  Farahani médite cette pensée que lui rapporta Anat, l’esclave nubienne, qu’elle tenait elle-même d’un voyageur de retour du lointain Orient. 

Ses doigts s’enfoncent  jusqu’au fond de la coupe d’albâtre faisant rouler et s’entrechoquer les pierres précieuses qui par centaines, bousculées, évoquent le bruit et les couleurs d’un frêle torrent de montagne en son sommet avant de rugir vers les pentes. 

Emeraudes de vert lacustre vêtues, rubis sanguins incandescents, saphirs ondoyants aux reflets marins, diamants éclatants et translucides.

Elle s’ennuie encore à contempler les richesses qui l’entourent puis s’étirent jusqu’au firmament de la pièce finement pavée de lapis lazuli et dont les dimensions interminables s’éteignent sur le balcon de marbre suspendu au-dessus des jardins d’Alinjha.  

Organisés en terrasses, autour d’un plan d’eau qu’on croirait disposé là comme une voie royale vers l’au delà, leur beauté sans pareil n’évoque plus rien à Shiraz.

Le spectacle des colonnes du Palais qui se reflètent dans l’eau  palpitante et perpétuellement renouvelée ne suffit plus à dessiner  ne serait-ce que l’ombre grise, passée, d’un souvenir de bonheur sur son visage.

L’amour l’a quitté comme meurent les roses, lentement, avec cette patience inéluctable qui mène à l’oubli. 

Mais Shiraz n’oublie pas. 

Chaque jour nouveau, elle revient à la vie, moins fort, un voile gris tissé devant ses yeux qu’on dirait ajouté à celui de la veille et des jours d’avant. 

Son regard se détourne des beautés promises par le soleil qui pénètre dans sa chambre au travers des moucharabiehs disposés là en leur temps pour illuminer la pièce d’une lumière céleste. Ils ne sont plus aujourd’hui que pauvres témoins de l’infinie tristesse de leur maitresse.

Elle ne souhaite plus être heureuse et s’impose un effrayant régime de noirceur dont elle sait bien qu’il ne résoudra rien mais dans lequel elle s’étire comme Cléopâtre autrefois dans un bain de lait d’ânesse.

S’il existait des bains de sang, elle y plongerait, en abuserait afin d’exposer au monde l’inutile omniprésence de son désarroi.

L’homme qui fut mais n’est plus locataire de son coeur, est archer de l’Empereur et lorsqu’elle le vit, la première fois, lors d’un tournoi, chacune des flèches que son habileté envoyait fendre l’air jusqu’au centre de la cible traversait au passage le coeur de Shiraz dans un sifflement doux à ses oreilles. 

Les yeux conquis, son coeur désormais invariablement attaché à celui de l’homme qui emporta le concours s’arrêta presque lorsqu’elle sut qu’elle le verrait seule, pour elle, le soir. Elle l’appelait du regard n’osant crier ou tendre ses bras vers lui. Elle avait envie de lui parler, de le sentir, peur aussi, peur qu’il soit niais, que sa voix soit haut perchée, sa mise vulgaire, son discours petit et banal.

Aussi, lorsque le soir venu, elle lui remit son prix et la bourse qui l’accompagnait la tension étais telle qu’elle ne le regarda pas, lui tendit sa victoire, le laissant dans une ignorance à laquelle il ne s’attendait pas.

Elle allait le laisser partir lorsque dans un élan pourtant honni par le protocole elle effleura son bras et l’invita des yeux à l’emmener tournoyer parmi les autres danseurs.

Elle se noya dans le velours de ses yeux, la douce pression de sa main dans son dos, laissa sa tête s’enivrer doucement de l’excès d’air que provoquait l’incessant tournoiement de leurs pas enlacés.

Elle sut qu’elle serait à lui pour toujours à ce moment et son coeur gonfla, pour l’emporter vers des cimes amoureuses jusqu’alors jamais atteintes.

Leur passion commune dura ce que durent les pêches sur leur arbre fruitier, qui une à une tombent au sol avant que d’y pourrir misérablement.

Depuis, Shiraz ne vivait plus.

Les rideaux de soie de l’entrée de sa chambre palais frémirent, l’émir Abdal, fidèle protecteur parut en son seuil, baissa la tête avec respect.

  • Ce qui fut ordonné est désormais réalisé ô Princesse dit-il avec un soupçon d’obséquiosité, mais reconnaissons que les circonstances s’y prêtaient volontiers.
  • Merci Abdal, dit-elle dans un souffle, sois béni pour ta fidélité et ton honneur.

Abdal recula jusque’à la porte, le buste penché puis s’enfuit sans un bruit.

Ainsi, tu es mort piètre archer et infidèle pensa-t-elle. La volonté d’Allah s’exécute parfois par le truchement de bras purs dit-elle à voix haute.

Tout ceci pour vous dire que non, je ne crois pas qu’en amour les mendiants et les rois sont égaux. 

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