« L’homme heureux ignore la nature du bonheur comme le bateau qui vogue ignore la nature du courant »
Tradition populaire chinoise.
C’est dans cet état d’esprit léger, probablement du à l’intense détente de mes neurones et synapses parfaitement entretenus au vin rouge des meilleures origines que j’aborde cette maussade journée.
Un lourd chapiteau de nuages pluvieux, tout gouttant d’une eau pure sur les prés assoiffés s’est installé bas, au-dessus de ma maison, sans aucune autorisation, cela va sans dire.
Mais je n’en ressens aucune amertume car vous l’avez compris, je suis heureux.
Mais pourquoi donc me direz-vous? Car certains, parmi vous, cherchent toujours une cause au hasard comme si cela le rendait meilleur. Je m’exécute, prenez patience.
Pour rien, ou sans doute en raison du bonheur simple d’exister, d’emplir ses poumons d’un air bénéfique bien qu’il s’échine inlassablement à oxyder mes organes internes drogués à l’O2.
J’ouvre la fenêtre la plus proche et l’odeur chaude de terre avide m’emplit le cerveau d’une joie enfantine. J’observe la pluie tomber droite et pesante, large et puissante.
Elle forme déjà, le long de l’allée qui mène au verger un torrent intrépide à l’échelle des fourmis qui en hâte entrent et sortent de leur fourmilière, les unes sortant les larves, les autres les ramenant à l’intérieur dans un désordre descriptible et ludique. Une goutte énorme renverse un mâle inactif dont les ailes engluées de boue ne lui servent à rien. Deux ouvrières courageuses lissent ses appendices élévateurs et l’invitent à repartir. Mais hélas, une autre goutte d’eau plus pesante encore achève de l’embourber sans retour, cette fois.
Des oiseaux plus courageux que d’autres en profitent pour sortir et capturer les insectes déséquilibrés voués à la noyade ou bien à l’amélioration du quotidien gastronomique des volatiles insatiables. Une tulipe rouge sang se courbe sous le poids croissant de l’eau telle une girafe à l’abreuvoir avec, il est vrai, davantage de grâce et d’élégance.
Des éclairs indécis dans leur direction zèbrent le ciel provoquant le départ, ventre à terre, de mes chiens dits de chasse que je retrouverai tremblants sous le tas de bois bien plus tard après la fin de l’évènement.
Soudain, un soleil puissant arrache de ses bras rayonnant un espace entre les nuages qui s’agrandit sous l’effet de la chaleur les repoussant pour partie à l’est, pour partie à l’ouest, vers d’autres pays non encore arrosés.
Lentement, la terre s’abreuve des eaux restantes et des cadavres inanimés d’insectes par millions, propices à l’amélioration de sa fertilité. Une douce légèreté vaporeuse commence à s’élever des sillons des champs, le torrent devient ruisseau puis meurt désormais sans raison, ni objet.
Je referme la fenêtre et demeure dans la même ambiance mentale, je souris, sans raison. Cette journée sera bonne qu’elle le veuille ou non.
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