LES LETTRES DE LÉON


Rencontre

by

in


Les vagues déferlantes et bruissantes balaient d’hirsutes rochers dans la baie, se fractionnent en ondes régulières et viennent mourir presque doucement sur la grève, roulant le sable fin qui se dépose avant que d’être soulevé puis brassé de nouveau, inlassablement.

Au loin, sur le trait noir qui sépare la mer du ciel, les silhouettes de micro-thoniers, sans doute, se détachent, comme d’imparfaites ombres chinoises inanimées dans la lumière d’un soleil couchant encore brulant.

Les pêcheurs, chaque jour, sortent du port en file indienne dans le  doux ronronnement des piles nucléaires animant leurs embarcations. Et chaque soir ils rentrent, bredouilles, jour après jour, avec sur leurs visages creusés de sel et de rides profondes l’amertume de celui qui sait qu’il ne nourrira ni le peuple, ni-même sa famille qui l’attend sur le quai, en espérant.

D’un geste ample et arrondi Raymond « Ray » Kéradec lance l’amarre lourde et humide sur le quai, puis d’un bond, rejoint la terre ferme, freine son esquif et l’attache fermement en l’approchant du bord avec précaution. Sans un regard pour son entourage, comme honteux qu’à nouveau l’océan soit vide, il saisit sa gabardine, ajuste sa large casquette, empreinte le sentier du village qui gravit la colline de granit. Le long du chemin de terre graveleuse, le regard des villageois massés par dizaines s’abaisse avec respect ou pour cacher leur émotion d’entamer un nouvelle soirée de famine. 

Sous la haie d’yeux bleus plissés ou fermés, Kéradec hâte le pas, frappant avec rage quelques pierres pour libérer sa frustration. Lorsqu’il atteint sa maison aux volets encore bleus, au granit ajusté immaculé, il pousse la porte et observe Marie devant l’âtre où brule un mauvais charbon puant mais qui adoucit l’atmosphère et rougeoie sous l’énorme chaudron de fonte.

Elle ne l’a pas attendu sur le quai pour ne pas ajouter à cette honte irrépressible qui saisit Ray face à son impuissance. 

Elle sourit, heureuse, se retourne et le serre contre elle en s’imprégnant de l’odeur d’embruns dans sa chevelure rousse, de mer, de vent  autour de ses épaules puissantes. Il s’abandonne, oublie qu’autrefois, jamais il n’aurait ainsi avoué son échec, mais le temps  de l’Homme est révolu, l’ennemi a gagné. 

Ray regarde la pauvre mixture que Marie agite régulièrement et dont l’odeur douceâtre de céréales et herbes sauvages mélangées n’évoque rien. 

Ses enfants serrés dans de misérables costumes le scrutent de leurs yeux assombris d’un noir inhabituel, la peau jaunâtre tendue sur les os de leurs visages fatigués.

Il caresse tendrement leurs têtes juvéniles dont immédiatement tombent quelques cheveux eux-aussi mal nourris. Ray réfrène la haine qui monte le long de son oesophage chargée d’un sanglot avorté, ses mains tremblent un peu, de faiblesse ou de colère.

Il prend sa décision en un instant, s’échappe, court dans la nuit vers le port, s’arrête chez Fred et Anton, leur explique, les rameute à sa cause.

Ils travaillent d’arrache-pied toute la nuit, se nourrissant d’une eau chaude aromatisée de pissenlit et sucrée d’un reste de betterave. Ray explique la stratégie tandis que Marie le cherche pour le convaincre d’arrêter mais sans le trouver.

Alors que derrière les rochers monumentaux se lève un éternel soleil radieux les hommes embarquent à nouveau chacun sur son lourd esquif. Les hommes prennent le large au maximum des capacités de leur force motrice, l’étrave fendant la barrière de rouleaux en direction du large et des soubresauts maritimes grouillant « d’autres ».

Ray en pointe excite les habitants des hauts fonds, installés depuis trois ans déjà. De formidables calamars de trente mètres ou davantage leur barrent le chemin du large nageant à l’envers leurs yeux écarquillés hors de l’eau en direction des bateaux soudain ridiculement infimes. Ray contourne la rangée d’assaillants engage brutalement un large demi-tour, refait route vers la côte alors qu’un Alien plus entreprenant dépasse la ligne de ses congénères et gagne du terrain au moment où Ray parvint à la barre de rouleaux, esquive, tourne puis frappe de son harpon pneumatique au hasard du fracas qui le poursuit.

Lorsqu’il entend le cri et voit le conquérant jeter ses bras vers lui, il  pousse son bateau à plonger derrière le rideau de vagues, tandis que Fred et Anton à leur tour frappent l’étranger, puis fuient vers la côte entrainant le monstre dans les eaux basses derrière les vagues, là où il échoue ses cent tonnes de protéines.

Les micro-thoniers accélèrent dans un sifflement aigu en évitant les tentacules de près de cinquante mètres qui battent l’air dans un ultime effort de sauvetage, puis s’échouent à grande vitesse, immobilisant le calamar dans quelques mètres d’eau. Chacun l’entend se débattre, rugir et souffler, puis s’éteindre alors que Ray déjà affûte la lame longue de son sabre japonais. Quelques mois d’une survie gagnée dans la peur s’étalent devant lui. Et demain, pense-t-il? Demain, mieux les comprendre conclut-il, avec l’estomac plein.

Laisser un commentaire


Designed with WordPress

En savoir plus sur LES LETTRES DE LÉON

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture