LES LETTRES DE LÉON


Douce folie

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Gwendoline Charcutier a le coeur empli d’allégresse alors qu’elle admire le reflet de sa silhouette dans le miroir intraitable qu’elle a chiné chez Zentrouv le brocanteur magique de la rue du Suspens.

Elle ne s’appelle évidemment pas Gwendoline Charcutier mais si l’on veut croitre et embellir dans l’exercice du métier d’influenceuse, métier sitôt apparu et déjà saturé en candidates qui jamais ne perceront, il faut se doter des meilleurs atouts possibles. Et le nom, cette carte de visite en permanence affichée se doit d’être claquant, facile à mémoriser, reconnaissable entre mille et au delà de tout, doit générer une irrépressible envie chez les autres de meurtre pour cause de jalousie.

Reconnaissons que Gwendoline s’est surpassée.

Elle s’admire donc car elle ne connait pas la modestie et que ses formes, soyons honnêtes, méritent le respect. Entièrement forgé à la main, adouci par un ébéniste certifié talentueux, mis en lumière par le meilleur directeur photo, coloré avec goût et retenue, son corps surpasse tous ceux à côté desquels il s’affiche. Les plus belles femmes du monde, à l’arrivée de Gwendoline s’effacent discrètement pour chercher de rares filles susceptibles de les mettre en valeur. Seules de pauvres inconscientes ou de fraiches candidates nouvellement élevées au rang d’influences instagramesques s’y laissent encore prendre et s’essaient à s’afficher à ses côtés. 

Pour celles, peu nombreuses, qui se relèveront de la honte, l’avenir sera incertain, la comparaison fréquemment rappelée comme une tache indélébile qu’on s’efforce en vain de masquer avant de la colorer pour amoindrir sa présence.

En d’autres termes, Gwendoline Charcutier est la plus belle femme du monde, ou, en tout état de cause c’est la place à laquelle elle prétend et qu’elle entretient avec grâce et fermeté.

Ce soir, par ce bel esprit d’a propos dont dispose le hasard et qu’il utilise si bien, la Profession Organisée et Rassemblée des Charcutiers Internationaux et Nationaux (La P.O.R.C.I.N) organise ce qui s’annonce comme le plus grand évènement mondain de l’année à Paris, au moins. 

Afin d’honorer ses invités et d’illuminer la soirée d’un faste à nul autre pareil, son représentant, Augustin de Tournemain de Francville a privatisé les abattoirs de La Vilette sans arrêter le travail qui s’y déroule habituellement.

Il y a convié Gwendoline en échange d’une somme en bitcoins négociée par son agent et dont le montant avant que de l’exprimer totalement engendre le sommeil tant il est long à prononcer.

Gwendoline pour préserver son teint de pêche non encore mure est restée confinée dans son domaine de Versailles, car elle déteste Dubaï. Elle essaie, seule et concentrée dix tenues, cinquante variations des mêmes objets mêlant chemises, jupes, souliers, robes, ponchos, imperméables, fourrures et autres colifichets plus variés les uns que les autres. Sa coiffure pâtit de ces essais, elle se regarde à nouveau, le note, s’aperçoit qu’elle est nue et décide que tout bien considéré c’est encore ainsi qu’elle est la plus désirable avant de se souvenir qu’il s’agit d’une soirée plutôt fréquentée et que certaines règles doivent malgré tout encore être respectées.

Inutile de vous préciser que ceux qui apprendront cette hésitation, votre serviteur le premier, le regretteront toute leur existence, tout particulièrement ceux qui jamais n’auront réussi à pénétrer son intimité. Ceci-dit sans horrible jeu de mots ou allusion grasse dont je sais que certains d’entre vous y auront pensé. 

Elle hésite, se replonge dans le stock considérable de vêtements que toutes les grandes marques du monde lui envoient chaque jour, certains accompagnés d’un chèque, souvent conséquent pour l’inciter à davantage de considération.

Elle essaie, essaie encore, cherche et recherche, prend le temps qu’il faudra pour surprendre et terrasser l’éventuelle étincelle d’une concurrente insensée.

La nuit venue, la limousine mauve qui ne la quitte pour ainsi dire jamais glisse dans un silence perturbant jusqu’à l’entrée de l’immeuble où se joue cette soirée, marquée d’un tapis rouge bordé de solides barrières. Derrière ces retranchements, écrasés par la concurrence, des centaines de photographes attendent impatiemment en prenant l’un des seuls risques du métier qui pourrait les concerner tel que recevoir comme un cadeau une gifle d’une actrice en vogue ou tomber d’un arbre avant de voler quelques photos croustillantes. Bref, les imbéciles usuels sont là, les starlettes en devenir et déjà déchues aussi, les grands noms également. 

La voiture s’arrête, le chauffeur en descend, ouvre l’épaisse porte blindée, les flashs se taisent, les voix se font murmure, Gwendoline pose un pied sur le tapis qui soudain parait terne puis l’autre et le tapis disparait. 

Le chauffeur lui tend la main pour l’aider à se relever. Alors que la foule présente l’aperçoit enfin, une immense clameur de respect et d’admiration se répand gagnant les alentours jusqu’à certaines personnes si éloignées qu’elles ne savent plus pourquoi elle sont soudainement tellement enthousiastes. 

Un instant, long, les photographes en oublient de déclencher leurs appareils puis un crépitement ininterrompu et éblouissant de flashs illumine la rue dans laquelle Gwendoline progresse enfin en tournoyant tandis que son chauffeur éloigne l’auto se préparant à l’attendre autant qu’il le faudra. 

Elle progresse, tourne, se penche, rit, sourit et tout un chacun s’ébahit devant l’effronterie, le culot, le courage dont elle fait preuve tant sa parure détonne avec les exigences habituelles de la mode et correspond à la fois à l’évènement qui les occupe.

Gwendoline, après des heures de réflexion, aidée des plus habiles petites mains des meilleurs professions de Paris s’est constituée une robe toute composée de rondelles d’andouille dont l’aspect et le fumet subliment la soirée débutante.

Augustin de Tournemain de Francville, l’oeil émerveillé, qui n’en demandait pas tant, court à sa rencontre avant de la couvrir d’attentions, de saisir sa main sur laquelle explose une bague dont la tranche d’andouille fossilisée brille de mille feux enthousiasmants.

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