Le Président élu et réélu, Maréchal suprême de toutes les armées, Guide infaillible du Peuple, Protecteur de la nation, Phare de la vérité admire sa nouvelle silhouette dans le grand miroir en pied qui lui renvoie le piètre reflet artificiellement allongé de sa petite personne. Une nouvelle et rutilante décoration orne sa poitrine déjà lourdement couverte de breloques honorifiques, paraît-il. Une ode sans doute à l’infinie étendue de ses mérites, à lui spontanément décernée par l’Assemblée de ses vassaux.
Le majordome tire par petits coups secs sur le bas de la veste noire pour la tendre et espacer régulièrement les poids de plomb cousus dans la doublure afin de la maintenir toujours bien raide comme son occupant.
Puis il défait un bouton à la veste, glisse le Makarov une balle engagée dans le canon, côté gauche, crosse vers la droite, dans la ceinture du pantalon, referme la veste et vérifie que sa présence est bien indécelable même si tous savent que le Guide ne sort jamais sans assurance.
Vlad se regarde à nouveau. Quel chemin se dit-il, quelle victoire. Il voit cet homme vieillissant, petit, une épaule plus basse, le cheveu rare, la face figée de Botox. Mais pour lui, l’homme dans le miroir a l’œil de Staline, le génie de Lénine, le charisme de Pierre le Grand. Sur ses épaules croit-il dans son évasion mentale, de lourdes peaux de loup lui donnent cet air de vainqueur viril qu’il cultive tant et tellement qu’on serait en droit d’en douter.
Puis il se ravise. Il se trouve gros et en fait immédiatement grief au majordome qui, effrayé d’avoir un instant pensé ce qu’il a pensé, promet au Maître que non, décidément il est parfait. Vlad tord son étroite bouche ordinairement pincée, se tourne vers le serviteur dont le dos, dans l’instant, se noie d’une transpiration nauséabonde qui calme le tyran, rassuré. Puis il enfile ses bottines rehaussées à son insu pour lui donner ces quelques centimètres qui feront la différence entre le porc et l’homme.
Il sort de l’antichambre à grandes enjambées chaloupées faisant rouler une épaule plus que l’autre dans une grotesque répétition de sa prochaine apparition au Peuple. Il traverse son bureau aux dimensions titanesques, atteint l’extrémité de sa table de travail, caresse les commutateurs nucléaires qu’il chérit tant, ouvre la porte de communication vers le grand balcon sur la place où l’attendent les corps constitués et bien plus bas, le Peuple, soumis.
Il surgit dans un effet de magie bricolée et même le vent se fige un instant avant de reprendre son cours virevoltant. Les hommes lige baissent la tête faiblement, certains essaient de se faire oublier tout en étant présents, prélude à un mauvais et durable voyage dans l’Orient glacé, sans doute.
L’immense petit tyran se fraye un chemin au milieu des suiveurs, dodelinant de la tête ici, flattant une épaule là, appuyant une main molle sur un dos servile, le visage toujours hermétiquement scellé. Il atteint le micro dont la hauteur au préalable a été parfaitement mesurée afin de plaire au maître.
Il gravit les quelques marches de bois qui le hissent au-dessus de ses soutiens, étend ses bras tandis que la foule hurle son nom, les baisse lentement apaisant les cris en murmure puis en silence respectueux. Après avoir longuement toisé l’audience d’un regard circulaire parfaitement exécuté et qu’il veut protecteur, il entame son discours de trois heures dont seules les dernières minutes comptent vraiment.
A quelques milliers de kilomètres de la place rouge, dans un autre grand pays de la même petite planète bleutée si douce à vivre, perdue dans un univers immense et froid, le Secrétaire Général du Parti communiste, Président de la Commission Militaire Centrale, Président de la République Populaire de Chine, enfile son costume occidental de bonne facture. Inspiré des croquis les plus aboutis d’un certain Gucci, les meilleurs artisans chinois y ont apporté des mois de soins avant d’en revêtir le Soleil du matin et du soir.
Sur sa poitrine, aucune décoration ne froisse le tissu luxueux, sous la veste aucune arme disgracieuse ne gonfle ses poches demeurées cousues. Xi a confiance en ses gardes fréquemment élevés à de hautes positions puis remplacés avant que de déroutantes idées ne leur viennent à l’esprit. Eux-mêmes inspirent à la société une crainte justifiée tant leurs exactions, tolérées par le régime et répétées de bouche à oreille, n’entrainent que récompenses et compliments.
Xi consulte quelques notes, puis sa montre, signe des documents prêts à déclencher la mise en oeuvre de ses décisions. Il doit parler à 16h30 et patiente sans hâte, sans émotion dans le salon décoré de lions dorés assis aux pieds des portes d’accès, sous les dorures pesantes suspendues au plafond.
Autour de lui, ses plus proches collaborateurs sont répartis à égales proportions de chaque côté d’un bureau hérité des empereurs passés, figés, les yeux clos, dans une feinte réflexion profonde qui permet surtout d’éviter le regard du Maître toujours inquiétant et imprévisible. Xi pourtant, qui s’ennuie, se penche vers un jeune homme à ses côtés et lui dit deux mots avant que celui-ci ne se déplace presque furtivement, ne s’approche de Tao Si pour lui indiquer le chemin de la sortie que le vieil homme emprunte lentement, trainant ses lourdes chaussures, en cherchant en vain ne serait-ce que le soutien d’un regard, même lointain, même éteint.
L’heure approche, Xi s’avance doucement vers la fenêtre qui donne sur la terrasse surplombant Tian’anmen. Les conseillers respirent lourdement après une apnée de plus de trois minutes pour les plus inquiets ou les plus coupables selon Xi, qui se retourne avec une feinte distraction pour s’assurer de ceux dont le teint a le plus viré au rouge. Il sourit en notant que pour deux d’entre eux c’est un vilain violet profond qui resplendit sur leurs faces et note mentalement leurs noms pour d’autres rencontres.
Il sort. Deux soldats au pas mécanisé l’encadrent de près, s’écartent un peu alors qu’il sort et que la foule crie, en une chorale parfaite le nom du Grand nouveau Timonier. Xi consulte sa montre à nouveau pour s’assurer d’une parfaite coordination et démarre son allocution dont il prévient la foule qu’elle sera courte mais critique pour l’histoire grandiose de la République de Chine.
Alors chacun se raidit. Des mains se cherchent discrètement pour se soutenir dans la crainte d’une annonce que chacun redoute.
– J’annonce dit Xi, ce jour, la fusion du Commandement de l’Arme Nucléaire Suprême entre la Russie allié fidèle et historique de notre grand pays et la Chine au destin radieux sous mon commandement et grâce à votre enthousiasme communicatif.
- J’annonce, en outre, qu’à l’heure où je m’exprime, les premières unités de notre glorieux pays débarquent sur l’île du Taipei chinois en vue de son rattachement officiel à la République de Chine dont elle s’est éloignée depuis près de soixante-quinze ans. Souhaitons force et succès à nos troupes d’élite.
La foule habituée à accepter et soutenir avec enthousiasme les décisions du Guide applaudit, hurle sa joie et sourit.
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