Nùria s’en est allée. Je n’irai plus la chercher d’entre les collines, là où la vallée l’accueillait. Elle s’en est allée, à jamais, quand bien même des hommes en noir me l’ont rendue, pensent-ils, toute entière vêtue d’un marbre immaculé, elle à qui la couleur souriait tant.
Elle tenait alors dans mes deux mains réunies, tremblantes et hésitantes.
J’ai rejoint à pas lents la Morgan d’où fréquemment son rire s’envolait et qu’elle aimait tant. J’ai posé l’urne sur le cuir fauve du siège en méditant la petite victoire qui m’avait permis d’éviter à son corps et à mon coeur l’ultime douleur de son altération.
Puis j’ai conduit, doucement, presque tendrement, espérant l’entendre s’émerveiller encore à mes côtés.
J’ai traversé nos villages, me suis arrêté devant les hôtels, au coeur des forêts, en haut des collines qui hier encore nous accueillaient, elle, moi.
Je caressais par instants le vide du siège à ma droite, le vide de ma vie, à jamais.
J’observais ces paysages connus autour de nous et partout où mes yeux désormais aveugles au bonheur se posaient, partout je la voyais, qui me souriait, sans tristesse comme toujours elle l’avait fait.
Celui qui portait le fardeau du sombre, c’était moi, par convention, depuis notre première rencontre, depuis que je lui en avais fait la promesse pour qu’à jamais elle exprime la joie, la gaité, le bonheur, sans se préoccuper des mauvais coups de la vie.
Il me suffisait alors de la regarder, de me nourrir de son charme pour que son bonheur et sa joie m’envahissent et nous emporte ensemble dans la vie, tournoyante, chatoyante et toujours changeante dans sa continuité que je voulais rassurante.
Je ne voyais que Nùria qui se mouvait dans ce monde qu’on aurait dit fait pour elle et dans lequel elle m’avait admis comme celui qu’elle aimait. Je ne sais si jamais elle su l’exaltation, l’ivresse qu’être de sa vie représenta pour la mienne.
Lorsque je l’avais vue, étendue, sans vie, son visage si détendu comme si juste avant de passer, elle avait pensé une dernière fois à se rassurer. J’avais saisi le bout de ses doigts encore empreints d’une faible chaleur. J’avais caressé sa main si longue et fine en prenant garde de ne l’abimer, pour en conserver la mémoire du contact qui jusqu’au fond de mon esprit perturbait mes sens. Je mis une éternité à les laisser me l’enlever et si je n’osais plus regarder ses yeux tant l’émotion de leur vide m’avait saisi, j’avais sans y prendre garde emprisonné mes mains dans sa chevelure si dense.
Je continuais longtemps à déambuler dans les rues de Biarritz, plus loin vers Guéthary. Le vent du large s’était levé et caressait doucement mon visage avant sans doute de le fouetter plus tard. La nuit déjà tombait, L’océan se voilait de lumière pourpre, déchirée ça et là par les phares de quelque bateau de pêche de retour avant le grain.
Je roulais toujours et encore, incapable de rentrer chez nous où tout ce qui manquait m’y attendrait, transperçant mon esprit de lames d’un feu dévastateur.
Je conduisais plus vite, comme mu par un but subit et inconnu lorsque j’arrêtais enfin l’auto devant une villa basque du second empire aux fenêtres éteintes. Je restais là, une main serrée sur le volant de bois de rose, l’autre agrippée à la poignée de la porte, prêt à sortir, ou peut-être pas. Je me penchais un peu, ouvris la boite à gants qui bascula vers l’avant, saisis l’objet que j’y cherchais avant de m’extraire du véhicule.
J’avançais vers la maison dont la grille ne grinça pas ce que j’interprétais comme un presage positif à mon action. Je tentais la porte principale qui résista, fis le tour de la maison pour essayer celle de service que traditionnellement on trouvait à ces demeures.
Elle s’ouvrit et j’entrais sans bruit, faisant mon chemin vers le grand hall dont s’élançait l’escalier prétentieux qui montait aux étages. J’ouvrais une à une les portes des chambres vides jusqu’à ce que, enfin, n’apparaisse celle que j’espérais.
L’homme dormait, étendu de tout son long sur le lit sans l’avoir ouvert, vraisemblablement ivre. La lumière froide de la lune éclairait son visage vieillissant.
Je m’approchais, m’asseyais sans ménagement afin que le poids de mon corps le réveille. Il ouvrit les yeux, surpris, davantage encore lorsqu’il me vit, sans me reconnaitre j’en jurerais.
Je posais l’extrémité du canon de mon arme sur son front dégarni et déjà humide d’une sueur sans doute aigre.
Ses yeux s’agrandirent, sa bouche s’ouvrit pour parler sans doute.
Je murmurais doucement, Nùria, avant d’appuyer sur la détente et m’être assuré qu’il avait bien compris. Le bruit de la détonation emplit la maison et le quartier me sembla-t-il. La fumée embrumait la chambre. Des lambeaux de chair et de sang couvraient mes mains, mes vêtements, le lit, les murs tendus d’un organdi fané.
Je posais l’arme, me levais, descendis l’escalier sans hâte et traversais la route avant de m’assoir dans l’auto puis de filer vers les collines surplombant la mer. Je volais libre, croyais-je et lorsque j’arrivais en haut du promontoire, en place de tourner vivement à droite vers la sortie du virage en épingle, je tournais violemment à gauche.
Lorsque l’auto se suspendit dans l’air, au dessus des rochers, vers l’au-delà de l’océan, je souriais un peu, en retournant voir Nùria.
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