LES LETTRES DE LÉON


Sage expert

by

in


C’était un temps où l’humanité pensante vénérait les sages. Pour beaucoup, toucher à l’état de sage représentait l’aboutissement d’une vie, la réussite d’une quête.

Ces hommes, fort rarement ces femmes considérées comme inaptes à tant d’élévation, englués dans la fatuité de leur état de sage officiel, reconnus des puissants, ignorés des petits, prenaient des pauses inspirées, étudiées, élégamment avachies.

Ils respiraient profondément, laissant dériver leur beau regard clair mais insondable vers de lointains ailleurs lorsqu’on les interrogeait, avant que d’asséner à leurs interlocuteurs la vacuité de banalités faussement mais longtemps réfléchies. 

« La guerre quelle connerie, la mort cette inconnue, la violence inhumaine, Dieu main tendue… ».

En d’autres époques désormais révolues on les aurait nommés cuistres, faussaires, ineptes, mais ces aurores là n’étaient plus

Le sage arborait une présentation physique aussi décalée qu’unique ayant à elle seule requis davantage de réflexion que tout le reste de la pensée du sage. Elle était, encore, provocatrice mais parfaitement codifiée et devait, au premier regard, aider à son identification, tel un druide moderne.

Ainsi se développèrent les barbes fleuries et soignées de mille attentions, les lunettes aux foyers si épais qu’ils en cachaient les yeux, les chemises largement déboutonnées aux cols qu’on aurait dit faits pour eux, les chaussures vieillies par avance, les chevelures savamment désordonnées et sauvages, l’addiction à tout et joyeusement assumée, une absence de propreté toute de calcul assortie d’une sourde odeur idoine.

Le sage paradait, surgissait au beau milieu d’un programme télévisuel élaboré pour d’autres et qu’il tentait d’éteindre pour imposer sa science, presque occulte. Il n’en dirait pas davantage si l’on ne l’interrogeait pas, tant ses mots, selon lui, se suffisaient à eux mêmes. 

Suffisance en effet. 

Car le sage avant tout était d’un ennui que seul lui et d’autres sots élevés par leur ignorance béate considéraient comme l’expression d’une pensée juste, équilibrée et pour tout dire, exemplaire. 

Quel assommoir que ces logorrhées interminables, ces rodomontades infinies toutes sensées éclairer la pensée du Maître, recueillir l’adhésion, transporter la foule reconnaissante.

Mais les faits étaient plus forts que les mots et tels ils sont encore aujourd’hui.

Ce fut alors l’ère des gens de raison qui sans tout à fait anéantir les sages dont certains encore s’accrochaient à leurs grottes de connaissance, admettaient que l’on devait, sinon tout prouver, apporter au moins quelque élément de vérité.

Alors surgirent les experts, les sachants disaient certains qui, petit nombre au commencement s’en furent gaiement par centaines puis tant et tant que l’on pensa soudain que chacun en son domaine ou en dehors devait être un expert.

Raisonnables, formés, bien mis, concentrés, calmes et prenant le temps de réfléchir, connaisseurs experts jusqu’à ce que justement ils abordent un sujet connu de l’auditeur pour qu’enfin soit constatée la supercherie.

Tel ancien officier, obscur responsable militaire des approvisionnements  en denrées alimentaires d’un régiment  s’improvisait stratège es conflits et passait un temps considérable à reformuler, relire le passé, redire les mouvements avérés pour avouer, in fine, que compte tenu de l’absence de contact avec les belligérants, bien malin celui qui pourrait prédire avec justesse les prochaines vingt-quatre heure d’une guerre par essence chaotique. Les quelques sages qui subsistaient se contentaient de hocher la tête en signe de protestation tandis que la nouvelle majorité de cour applaudissait autant de clairvoyance post-factuelle.

L’expert s’appuyait sur une absence de savoir savamment présentée pour enseigner aux sots qui en savaient moins encore, comment les choses allaient, auraient pu se passer ou mieux encore, comment elles s’étaient passées.

Les chaines de télévision, qui depuis fort longtemps avaient compris que seuls le ton et les couleurs comptaient, comme lorsqu’on parle à un chien, avaient ainsi trouvé un élégant dérivatif au vide de leurs programmes d’information dite continue qu’il fallait bien remplir de quelque chose. Plus le temps passait et plus les experts s’asseyaient autour de tables rondes télévisuelles,  se félicitant, se reprenant les uns les autres, se congratulant de leurs « analyses » passées concernant le passé qui finalement s’avéraient justes dans le passé.

Les journalistes, experts en rien et parlant de tout, se réjouissaient de pouvoir mettre en avant ces experts pour le cas échéant les accuser lorsqu’ils se trompaient ce qui arrivait rarement puisqu’il ne prenait jamais de risques ou presque.

Des hordes de sots incultes qui buvaient leurs paroles jusqu’à l’apoplexie répétaient ou contraient jusqu’à la folie leurs propos sur les réseaux anti-sociaux. A la fin, ne sachant plus qui avait dit quoi, ni de quoi ou qui l’on parlait, chacun s’accordait pour traiter d’un autre sujet, une Breaking news ou « nouvelle à tout casser » pour laquelle d’autres experts ou les mêmes, qu’importe apporteraient de nouveau leur éclairage obscurcissant. Le spectacle sans fin ni finalité sérieuse devait continuer.

Alors seulement, fatigués de s’user sur les grandes chaines d’information, ces sujets seraient massacrés sur des radios périphériques, du sud du pays en général ou quelque soit le sujet, le gouvernement, le chef de l’état, l’absence d’anticipation, d’action, d’argent, la fainéantise des fonctionnaires, l’administration, les syndicats et bien d’autres phénomènes encore seraient responsable du « marasme dans lequel se trouvait le pays ».

Ainsi allait clopin-clopant le savoir au XXIème siècle.

Vous avez dit sagesse?

Laisser un commentaire


Designed with WordPress

En savoir plus sur LES LETTRES DE LÉON

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture