Elle a dans ses yeux ce carbone qui bloque le souffle de ma vie lorsque je l’admire. Ils m’emplissent d’un gouffre de silence si émouvant qu’il glace mes mots avant même qu’ils aient pu se former.
Elle m’observe directement pour la première fois, je sais, avec une sombre profondeur, de celles que souvent je désire et je me meurs de savoir ce que ses yeux envoient comme commentaire à son cerveau, me concernant.
Je crains que mon visage ne renvoie une de ces images d’une incommensurable niaiserie dont j’ai seul le secret lorsque mon coeur est touché, froissé, parfois piétiné par le choc qu’une femme d’exception provoque sans que souvent elle n’y prête aucune attention.
Je dois reprendre l’avantage sur mes sens avant, justement, qu’elle ne détourne les yeux. Mes mains sont moites, brulantes, une sueur glacée transite le long de ma colonne vertébrale en paralysant mes bras, ma volonté.
Je regarde ailleurs brièvement comme pour rompre le charme, mais rappelés par l’aimant de sa douce attraction, mes yeux reviennent se fixer aux siens avant d’y sombrer, je le crois, définitivement.
Si elle était partie à cette seconde-là, je ne l’aurais pas su avant des heures et je remercie Cupidon, son arc et ses flèches que par pitié sans doute elle ait décidé de me soulager. Car j’appris bien plus tard que je la dévorais d’une façon que d’autres auraient trouvée inquiétante, maladive sans doute. Mais j’anticipe.
Elle a le visage allongé, pâle surement quand vient l’automne, d’un bistre oriental à l’été quand le soleil aussi s’amuse à la caresser et déjà je l’en déteste. Les pommettes hautes bien que ses cheveux soient d’un noir andalou, sa personne n’a rien, pas même un soupçon de slave en elle. Un foulard en voile de coton rouge, imprimé d’un cachemire Jaipur retient ses cheveux en arrière et offre aux regards étonnés le rayonnement de ses traits parfaits.
Ses yeux bataillent avec sa chevelure pour décider qui des deux sera le plus encré de jais. Je crois que le bleu corbeau de ses cheveux qui roulent sur ses épaules, habillent son dos jusques à ses reins leur confère la victoire sans qu’un véritable combat n’ait véritablement commencé. Et quant à moi, je prends le tout sans distinction, sans comparaison, sans discussion, avec juste l’émerveillement qui sied à la découverte de la beauté comme un explorateur cupide qui découvrirait un diamant.
Ses pupilles caressent, attirent, enveloppent, réchauffent, happent pourvu qu’un instant je me sois laissé aller à libérer ma garde. Pourquoi d’ailleurs voudrais-je prendre garde devant tant de chaleur pénétrante.
C’est une femme petite dont la posture, le port de tête légèrement incliné vers l’épaule, le galbe de la jambe laissent à penser que son corps est infini. Il l’est sans conteste par cette incitation au désir qu’il transporte, par sa finesse qui la relie aux cieux.
En haut de ses jambes musclées se tiennent les plus adorables rappels de ses petits seins en proportion certes plus exprimées dont j’hésite à parler davantage de peur de vous trouver, un jour, sur la route de mes sentiments.
Elle porte un haut de soie rouge, si près de son corps que je l’entends presque soupirer et qu’en somme, je l’envie aussi, un peu. Son rouge à lèvres s’associe au même carmin que celui du vêtement dans un rappel que j’imagine calculé et qui ajoute au mystère de sa personne, accroissant jusqu’à l’extase, oui, le plaisir de ces extrêmes, rouge, noir.
Elle a les mains étroites, fines et pourtant longues, d’une fragilité qu’on croirait celles d’un oiseau aux pattes graciles. Je l’emporte avec moi dans mon rêve éveillé, mes mains grossières crient pour se saisir des siennes, ce que je repousse pour ne pas les briser.
J’ai du, me direz-vous, ôter mon regard du sien pour en apprendre autant de sa personne et n’est-ce pas indigne de l’observer ainsi?
Pourtant, je suis toujours là, les yeux dans les siens. Je sens son souffle au loin, si près, qui caresse mon oreille, ses paupières se ferment et se rouvrent pour m’offrir une nouvelle illumination.
La nuit est tombée autour de moi sans doute, des gens parlaient à nos côtés, à cette terrasse, je suis sourd. Elle sourit et me libère de ma grimace stupide du même coup, je redeviens moi ce qui n’exclut pas un air idiot et naturel par ailleurs mais je n’ai pas le choix.
Le sourire s’élargit, puis elle rit de bon coeur. Je vois ses dents blanches et humides s’entrouvrirent et le roulement sonore de son amusement me rend l’audition en même temps que je m’inquiète de sa signification.
- Es-tu toujours aussi sensible? Dit-elle.
- Certainement non! Ai-je l’air sensible?
- Pire! Dit-elle. Tu as l’air impressionné, presque craintif.
- C’est qu’il n’est pas permis à tous de rencontrer dans une vie la divine Circée, quand bien même cette vie serait fort longue. Si tu chantes, j’irai me déchirer sur tes récifs, sans hésitation!
J’ai de la chance ou je suis drôle, toujours est-il qu’elle rit encore.
- Quel âge as-tu demande-t-elle?
Sapristi, quelle horreur! Que répondre? Un mensonge et je ne me respecte plus, la vérité et elle me respectera!
Et si je lui demandais le sien en retour, cela lui ferait-il oublier sa question? Non, absurde, personne ne demande son âge à une femme, d’autant que c’est le dernier de mes centres d’intérêt.
Je réfléchis, vite, plus vite encore, en maitrisant cette fois l’apparence de mon visage qui n’espérait pas tant de tension. Je choisis une honnêteté approximative dans laquelle le choix des mots et leur ordre ont toute leur signification…
- Presque soixante ans dis-je. Pourquoi? La question la plus idiote qui s’imaginait, mais j’attends.
- Pour rien, viens, marchons.
Nous, nous levons pour quitter la terrasse ombrée, les gens autour, qui finalement ne sont pas partis, nous regardent. La regardent je crois. Nous marchons côte à côte sans un mot sur les trottoirs de Paris. J’imagine ou je sens la chaleur de sa main contre la mienne, je ne sais pas. Nous entrons dans le petit jardin du square des Batignolles ou jadis, il y a longtemps déjà j’emmenais celles que j’espérais embrasser au pied de la frêle chute d’eau claire.
Mon coeur bat, plus fort.
Laisser un commentaire